La guerre de Franci : 75 ans après sa libération, le récit d’une jeune Pragoise déportée (II)

16-06-2020

Franci’s war en anglais, Francina válka en tchèque : le récit autobiographique de Franci Epstein commence par une carte et les quatre étapes de son périple concentrationnaire : Terezín, Auschwitz-Birkenau, Neuengamme et Bergen-Belsen. Née à Prague en 1920, Františka Rabínková a été déportée avec ses parents et son premier mari en 1942. Seule survivante, elle a attendu trente ans avant de mettre sur papier ce qu’elle a vécu pendant la guerre et écrit ce livre aux Etats-Unis où elle avait émigré en 1949 avec son second mari Kurt Epstein et sa fille Helen, alors âgée d’un an. C’est Helen Epstein qui a contribué à ce que le récit de sa mère soit publié aujourd’hui dans plusieurs pays, dont les Etats-Unis et la Tchéquie, et bientôt en France par les éditions Flammarion. Deuxième partie aujourd’hui de l’entretien réalisé avec Helen Epstein. 

'La guerre de Franci', photo: Penguin Books'La guerre de Franci', photo: Penguin Books « Récemment j’ai répondu aux questions d’un club de lecture et quelqu’un m’a demandé si ma mère a fait l’expérience de l’antisémitisme en Tchécoslovaquie avant l’arrivée des nazis et si moi j’en avais fait l’expérience en Tchéquie après la révolution de Velours pendant mes recherches. J’ai répondu que non. Une fois une jeune femme en robe de mariée m’a demandé si ma famille était juive. Quand je lui ai dit oui, elle a dit ‘oh vous êtes mes premiers Juifs !’ – un peu comme une curiosité, ou comme si moi je rencontrais ici un Navajo ou un Apache à Boston, parce qu’ils ont disparu de la région… »

 « Toutes mes expériences en Tchéquie ont été positives. Beaucoup de gens m’ont aidée et ont été extraordinairement gentils avec moi. »

Vous l’avez évoqué dans la première partie de notre entretien – votre père Kurt Epstein a aussi un parcours hors du commun : il a participé aux Jeux Olympiques en tant que champion de water-polo, avant d’être également déporté puis d’émigrer avec votre mère et vous vers les Etats-Unis. Parliez-vous tchèque à la maison ?

Kurt Epstein, photo: public domainKurt Epstein, photo: public domain « Oui, mon père avait déjà 44 ans quand nous sommes partis et il a été au chômage pendant dix ans. Il n’a jamais appris l’anglais et avec lui je parlais tchèque, ma mère aussi, même si elle parlait quatre langue couramment. J’ai donc vécu avec le tchèque jusqu’à l’âge de dix ans, mais pas mes frères cadets, qui n’ont jamais réussi à parler tchèque. Quand ils sont devenus grands, la langue du foyer est passée à l’anglais. »

Avez-vous un passeport tchèque ?

Photo: La Cause des LivresPhoto: La Cause des Livres « Non, en fait mon mari est français donc toute la famille à la double nationalité, des Etats-Unis et de France. Mes parents, après leur départ de Prague, n’ont pu conserver la nationalité tchécoslovaque. C’était la guerre froide et il était impossible d’avoir la double nationalité. »

Vos parents ne sont jamais revenus à Prague ?

 « Mon père non, mais ma mère est venue une fois, après avoir obtenu réparation de la part de la RFA pour ses années passées dans les camps. Elle est venue une fois à Prague, mais mes deux parents ont maintenu toute leur vie une correspondance avec leurs amis et la famille restés en Tchécoslovaquie. C’est assez exceptionnel pour des Juifs survivants de la Shoah : nous avons plein de photos d’époque. Parce que les copains de water-polo de mon père ont conservé des photos et dans le cas de ma mère, ce sont les clientes du salon de couture qui ont conservé des clichés. Une des choses intéressantes dans mes livres est que j’ai pu me servir de ces photos pour les illustrer. »

Podřipské muzeum, photo: Miloš TurekPodřipské muzeum, photo: Miloš Turek « Je suis actuellement en train de préparer une exposition dans la ville natale de mon père, Roudnice nad Labem. Sa maison familiale est maintenant le lieu d’un musée régional, Podřipské muzeum (http://www.podripskemuzeum.cz/). C’est une exposition sur ma famille paternelle, présente à Roudnice depuis le XVIe siècle ! »

A l’origine, votre mère avait intitulé son récit « Round trip », « Aller-retour », ce qui marquait bien ce départ forcé de Prague et en même temps ce retour difficile, parce qu’elle note bien qu’elle a des réticences à rentrer après ses terribles expériences…  

 « Oui, elle a eu des réticences, parce que son premier mari et ses parents ont été exterminés. Elle le savait déjà. Par ailleurs, un mois après la libération des camps elle a eu le typhus. Elle est restée à Celle en Allemagne où après sa guérison elle a servi d’interprète à l’armée britannique avec sa cousine Kitty. Les deux ne voulaient pas rentrer tout de suite. Elles ne sont rentrées à Prague qu’en août 1945. C’était très très difficile. Elles étaient déprimées, déçues aussi, avec aucun endroit où habiter ni pour travailler. Le fait que son salon de couture ait été détruit a été très frustrant pour ma mère qui ne pouvait travailler. Mais comme je le décris dans la postface, elle a décidé de reconstruire son salon et a rencontré mon père, avec qui elle s’est mariée en décembre 1946 – elle avait déjà son salon. Elle a tout reconstruit dans sa vie. En 1948, mon père a décidé qu’il ne pouvait vivre dans un pays communiste et il l’a convaincue d’émigrer – avec moi bébé. »

Photo: Facebook de Stolpersteine PraguePhoto: Facebook de Stolpersteine Prague Est-ce que la pose de ‘Stolperstein’, ces pavés à la mémoire de votre mère et vos grands-parents à Prague – devant leur ancienne adresse - a été importante pour vous ?

 « Oui, parce que je savais c’était important pour ma mère, qui s’est vue toute sa vie en tant que citoyenne tchécoslovaque. C’était son identité préférée. Elle adorait Prague, elle adorait sa vie à Prague, la langue, la culture – elle était vraiment une fille de Prague ! Je pense aussi qu’elle aurait beaucoup aimé l’artiste qui a créé les Stolperstein. Elle aurait aimé faire partie d’un acte artistique répandu aujourd’hui dans toute l’Europe. »

16-06-2020