« Avec la peinture, j'élargis mon monde »

20-10-2018

Le Festival de la culture orientale s'achève ce samedi soir. Parmi les invités de cette année, l'écrivain, peintre et sculpteur marocain, Mahi Binebine. Au micro de Radio Prague, il a évoqué sa famille « shakespearienne », les phénomènes de radicalisation, son rapport à l'écriture, la peinture et la sculpture.

Mahi Binebine bonjour, vous êtes écrivain marocain, mais également peintre et sculpteur. Radio Prague vous avait déjà interrogé il y a quelques année à l'occasion de votre venue au Festival des écrivains de Prague. C'était essentiellement sur votre travail d'écrivain, ce dont nous allons reparler aujourd'hui, mais j'aimerais m'attarder aussi sur votre peinture et vos sculptures. Vous êtes présent à Prague dans le cadre du festival de la culture orientale où a été présenté un film de Nabil Ayouch, Les Chevaux de Dieu, tiré d'un de vos romans. Ce film et votre roman retracent l'histoire d'une radicalisation de jeunes Marocains qui ont été à l'origine de terribles attentats à Casablanca en 2003. Pourriez-vous revenir sur la genèse de ce roman ?

Mahi Binebine, photo: Laurent Moulager - hipstoresk.com 2017, CC BY-SA 4.0Mahi Binebine, photo: Laurent Moulager - hipstoresk.com 2017, CC BY-SA 4.0 « En 2003, quatorze jeunes sont sortis d'un bidonville, qui s'apelle Sidi Moumem. Ils se sont fait exploser dans différents endroits de la ville, dans un restaurant, un palace, à côté d'une synagogue... Ils ont fait un carnage : 45 morts et 100 blessés graves. Je voulais comprendre ce qui nous arrivait, et je me suis donc rendu dans ce bidonville. Cela a été un choc pour moi car il y a des bidonvilles au Maroc, mais celui-là avait une telle ampleur... 400 000 habitants ! Des gens qu'on ne voit pas puisque quand on part de Casablanca à Rabat, il y a des murailles qui les cachent. J'ai eu un choc et j'ai essayé d'écrire un texte pour expliquer comment ces enfants qui n'avaient pas d'horizon et d'avenir, dont les pays était ce bidonville, finissent par devenir des bombes humaines. »

Cela a été un choc aussi, j'imagine, pour le Maroc et les Marocain. Jusqu'alors ils semblaient immunisés contre le terrorisme islamiste. J'imagine que cela été un choc pour d'autres personnes aussi qui ne devaient pas soupçonner l'existence d'un tel bidonville. 400 000 personnes, c'est une ville...

 « C'est une ville où les gens vivaient dans des barraques de tôle ondulée, avec des égouts éventrés... C'était tout sauf la carte postale du Maroc. Même le plus beau pays du monde peut parfois cacher des horreurs pareilles. Aujourd'hui, le bidonville a été pratiquement rasé. On s'est réveillé et tout le monde a eu peur. On a réalisé qu'on avait oublié ces gens. La première image que j'ai eue en arrivant à Sidi Moumen, c'étaient des gamins qui jouaient au foot sur la décharge. Mais ils étaient joyeux, contents. C'était la misère jusqu'à l'os mais ils vivaient de façon heureuse ce monde. J'ai donc essayé d'écrire un roman où les héros sont cette petite équipe de foot que j'ai vue jouant sur la décharge. J'ai raconté comment ces garçons vont être entraînés vers la mort car, très souvent, quand on parle de kamikazes, on nous les présente comme des monstres. Avec mon texte, j'ai voulu dire que ces gamins étaient plus des victimes, qu'ils sont plus à plaindre et qu'ils doivent être sauvés, plutôt que de leur jeter la pierre. »

Quel était le mécanisme à l'œuvre dans la transformation de ces jeunes joueurs de foot à ces kamikazes qui sèment la terreur ?

 « Mon sentiment en arrivant, c'était que si j'étais né là-bas, sans éducation, sans horizon, vivant dans un monde clos, j'aurais été une proie facile pour le premier marchand de rêve qui passe. Il existe une vraie mafia qui se veut religieuse, mais qui est un projet politique d'une violence inouïe. Cette mafia s'empare des gamins, les conditionne et en fait des bombes humaines. Les responsables dans cette affaire, c'est l'Etat qui laisse 400 000 personnes dans un dénuement total et sans horizon, laissant la place à cette mafia religieuse qui leur lave le cerveau. La bourgeoisie marocain est aussi responsable, elle qui paye par exemple 100 euros un chauffeur. Ces gamins sont donc plus à plaindre. C'était un roman extrêmement difficile à écrire parce que ce n'est pas évident de dire qu'un assassin peut aussi être une victime. »

Ces événements se sont passés en 2003. Entre temps, cette radicalisation de jeunes, on ne l'a pas vue qu'au Maroc. Il suffit de penser à la France... On n'a pas voulu voir la radicalisation liée à la pauvreté et au manque d'éducation. C'est quelque chose qui était en germe en France, au XXIe siècle...

'Les Chevaux de Dieu', photo: Cinéart'Les Chevaux de Dieu', photo: Cinéart « Absolument. On le voit aujourd'hui dans les banlieues. Ce sont des enfants d'émigrés qu'on a oubliés et qu'on a parqués dans des cités en-dehors de la ville et qu'on a oubliés. Ces enfants d'émigrés, français, qui ont grandi dans un pays de droits, on n'a pas voulu les voir. Au Maroc, on est en train de faire la même bêtise qu'en France : ils rasent le bidonville mais construisent à la place une barre d'immeuble où ils les relogent. Ils font la même erreur que les Français il y a cinquante ans ! On va se réveiller dans vingt ans en réalisant qu'on a encore parqué des gens. Ce qu'il faut faire c'est créer du lien social. C'est d'ailleurs ce qu'on a fait avec Nabil Ayouch. Nous avons gagné beaucoup d'argent avec le livre et le film. On a donc décidé d'ouvrir un centre culturel dans ce bidonville qui accueille aujourd'hui 1 000 enfants. Cette première expérience de ce centre, nous l'avons réitérée dans un autre bidonville à côté de Tanger. Actuellement, nous sommes en train d'en ouvrir trois autres. Nous sommes un peu euphoriques car oui, la culture peut être une arme contre le terrorisme. »

En-dehors de votre travail, d'écrivain, vous êtes aussi sculpteur et peintre. Qu'est-ce que la peinture et la sculpture vous apportent et que ne peut vous donner l'écriture ?

Photo: l'aube pochePhoto: l'aube poche « Quand j'écris, j'ai un programme assez militaire. Je me lève à 7h, je prends mon petit déjeuner avec mes filles et je suis à 8h au bureau où j'écris jusqu'à midi. Je redéjeune avec mes enfants, comme un fonctionnaire normal. Ensuite de 14h à 19h, je suis dans mon atelier. Peindre m'apporte une joie infinie, me donne un plaisir incroyable. Dans mon atelier je ne vois pas le temps passer et j'ai l'impression d'aller plus loin que ce que j'ai raconté le matin en écrivant. Parce qu'en fait, je raconte la même histoire. Quand je raconte quelque chose sur l'immigration clandestine, comme dans Cannibales, et que je vais l'après-midi dans mon atelier, je dessine des barques avec des gens dessus. J'essaye d'aller plus loin que dans le texte. J'ai l'impression qu'il y a un monde plus vaste. J'élargis mon monde ou du moins, je l'achève. »

Ce sont deux choses totalement complémentaires pour vous...

 « Totalement complémentaires. En général, la peinture est un complément de l'écriture. Mais parfois c'est l'inverse. Il y a quelques années, je créais des personnages ligotés par de la ficelle rouge. Je ne savais pas que j'allais créer l'histoire d'un bébé qu'on empêche de grandir et qui est enroulé de bandelettes. »

Justement, j'ai été très frappée par ces personnages qui ressemblent à des sortes de mannequins. Ils sont chauves, anonymes et tous sont entravés, restreints... Mais aussi parfois enlacés. Comme si cet enlacement était une autre forme d'entravement...

 « Je ne sais plus qui disait : si je savais le dire je n'aurais pas besoin de le peindre. Au Maroc, il y a eu les années de plomb sous Hassan II. C'était un régime extrêmement autoritaire. C'est d'ailleurs l'objet de mon dernier roman qui s'appelle Le Fou du roi. Qu'est-ce que le Fou du roi ? Cela résume un peu mon travail pictural. Mon père a été le bouffon du roi Hassan II pendant quarante ans. C'était celui qui le faisait rire, le quittait à 3h du matin quand il s'endormait. C'était quelqu'un qui a vécu le roi pendant quarante ans. »

On a d'ailleurs du mal à imaginer que quelque chose comme cela existait encore au XXe siècle !

Hassan II, photo: Fritz Rudolf LoewaHassan II, photo: Fritz Rudolf Loewa « Oui, nous sommes absolument au Moyen Age, avec le fou du roi, le sorcier... Et en 1971, il y a eu une tentative de coup d'Etat contre le roi. Des militaires ont essayé d'attenter à la vie de Hassan II. Ils ont cerné le palais et tué beaucoup de monde. Mon frère faisait partie de ces mutins. Il est entré armes à la main. Pendant ce temps, mon père était caché avec le roi dans une cave. Si ce n'est pas du Shakespeare ça ! Je raconte donc cette histoire... Hassan II en est sorti vivant, mais il a voulu punir les mutins. Il a fait exécuter les généraux, mais les jeunes – mon frère avait 25 ans – il les a mis au bagne et les a oubliés pendant 18 ans. Il voulait qu'ils y meurent doucement. C'étaient des oubliettes finalement. On est toujours au Moyen Age ! Mon père a dû renier publiquement son fils pour garder son emploi auprès du roi. A l'époque j'en ai beaucoup voulu à mon père car je l'ai trouvé un peu lâche. Il était séparé de ma mère donc je ne le voyais pas beaucoup, voire pas du tout. Quand j'ai de nouveau pu le voir, j'ai refusé pendant de nombreuses années. »

 « Quand mon frère est enfin sorti bagne, il est sorti très diminué. Il avait perdu 40 cm, il était devenu maigre, les yeux exorbités, comme ces images qu'on voit des gens sortant des camps de concentration. Et la première chose qu'il m'a dite c'était : 'Emmène-moi voir mon père !' Je l'ai fait, même si je ne comprenais pas. En se retrouvant ils sont tombés dans les bras l'un de l'autre. Ils ont pleuré comme des enfants. Je me suis trouvé un peu ridicule dans cette affaire. J'étais fâché à cause de mon père et les voilà enlacés... »

 « En revenant de Rabat avec mon frère, il m'a dit cette phrase qui est sans doute à l'origine de ce texte : 'Au bagne, nous étions 29 détenus et nous sommes quatre survivants. Ceux qui ont survécu ne sont pas les gens les plus forts ou les plus costauds physiquement ou intellectuellement. C'est seulement ceux qui ne portaient pas la haine en eux. Quand on porte la haine en soi, elle commence d'abord par vous détruire vous-même. C'est votre punition, votre poison. Je n'ai donc de haine ni pour le roi ni pour mon père, c'était mon destin, une épreuve infligée par Dieu'. »

 « Tout ceci pour vous dire : quand on vient d'une famille aussi shakespearienne que la mienne, il est clair que tout mon travail pictural vient de là, de cette absence... On voit des êtres coupés en deux, ligotés, endoloris. On voit un monde fermé, sous pression. C'est mon monde à moi. »

Photo: Site offciel de Mahi BinebinePhoto: Site offciel de Mahi Binebine

J'aimerais terminer sur un aspect plus technique. En voyant ces images faites à partir de cire et de pigments sur bois, ces personnages jaunes sur fond noir, j'ai tout de suite pensé à ces vases grecs de l'Antiquité... On a l'impression que de manière contemporaine, vous réactualisez quelque chose vu il y a des siècles...

 « On n'invente rien ! Tout a déjà été dit et fait. Nous ne faisons que décliner sous d'autres formes la même chose. Dans un roman ou une peinture, les sujets sont limités : l'amour, la haine, la guerre... Dans ma peinture, je raconte les miens, leurs souffrances et les choses qui ne vont pas. Pas pour faire la morale, mais pour dire qu'on peut créer un monde meilleur si tout le monde y met du sien. »

20-10-2018