Eva Kriz- Lifková et l’ambiance des caf’conc’ retrouvée

23-03-2008

Eva Kriz-Lifková est chanteuse, amoureuse de la langue de Molière, et des chansons de Bécaud, Piaf, Brel et autres chanteurs à textes. Elle donne fréquemment des concerts dans un petit café à Prague, où elle fait revivre l’ambiance des caf’ conc’ parisiens…

Eva Kriz-Lifková, vous êtes chanteuse, vous êtes aussi professeur de musique au lycée français à Prague. Et vous avez commencé votre carrière musicale à Prague en chantant des gospels, la musique noire américaine. C’était possible de chanter cela sous le communisme en Tchécoslovaquie ?

 « Les gospels étaient très bien vus car c’était la lutte pour la liberté, la lutte des Noirs pour la liberté. Seulement il fallait souvent traduire les textes en tchèque. »

Donc c’était justifié idéologiquement ?

 « C’était justifié idéologiquement. Et puis j’adorais ça. J’avais des copains musiciens excellents qui étaient passionnés pour la chose. Après c’était aussi facile pour moi, quand j’ai commencé à faire du classique, d’enchaîner sur la musique spirituelle, sur les cantates de Bach, les oratorios, Haendel, Mendelssohn. C’est le même esprit. »

Venez-vous d’une famille de musiciens pour vous être tournée vers le chant ?

 « Pas du tout. Mon père était commerçant. Il a été empêché de travailler par les communistes. Il était contre mes études au conservatoire, j’ai donc été obligée de laisser tomber mes rêves. Je suis allée étudier la sociologie à l’université. Mais dès la deuxième année, les études de sociologie ont été annulées car c’était considéré comme trop bourgeois. Je me suis tournée vers l’histoire de la culture. Donc j’ai vraiment une formation, j’ai fait un doctorat. Après seulement – comme mon père me l’avait dit, car j’étais une fille très obéissante – je me suis mise à chanter. Je me suis mise à chanter de plus en plus et ainsi de suite. »

Comment vous êtes-vous retrouvée en France ? J’ai cru comprendre que vous y êtes restée longtemps, dix ans…

 « Oui, même plus : douze ans. Quand j’ai fini mes études, j’ai fait un stage à l’UNESCO, j’ai travaillé à Paris, aux Monuments nationaux. J’ai rendu visite à une tante éloignée. J’étais toute timide, les fesses calées dans un canapé, et c’est comme ça que m’a trouvée mon mari. Je suis repartie pour la France finalement car j’ai toujours eu un amour pour le français. Au lycée, on devait se spécialiser en littérature ou en mathématiques. Et même si je suis absolument anti-mathématiques car dès que je vois un chiffre, mon esprit se bloque, j’ai quand même pris cette spécialisation car elle était couplée au français ! Donc, il y avait cela, et puis l’amour, que voulez-vous ? J’ai donc tout laissé tomber, même le groupe Spiritual Quintet. La France m’a tellement plue. J’ai vécu dans la région parisienne, plutôt dans la campagne. »

Comment êtes-vous venue à interpréter ce qu’on appelle en tchèque « šansony » ? Ce mot « šanson » fait références aux chansons françaises, à textes, comme celles de Brel ou de Brassens. Mais personne ne dit juste « chanson » en français, qui est un terme général.

 « Quand je chantais la musique d’ensemble, j’admirais depuis longtemps un groupe de solistes tchèques les « Madrigalistes de Prague ». Par hasard j’ai rencontré une des chanteuses, et il se trouve qu’ils cherchaient un alto. J’ai enregistré une cassette, envoyé mon CV et j’ai gagné le concours. A ce moment-là, je sentais que je voulais revenir à mes racines, même si j’aimais la France. J’ai donc pris ce travail, c’était superbe. Mais avec le temps, les Madrigalistes se sont dispersés dans le monde. J’ai commencé à travailler à mi-temps au Lycée français. J’avais beaucoup de projets : j’ai refait des gospels, j’ai refait des chansons séfarades et espagnoles. Après j’ai fait des concerts de chants de la Renaissance, de France, d’Espagne.

Du coup, j’étais un peu à bout de souffle et je me suis dit : ‘et pourquoi pas essayer la chanson française ?’ En même temps, j’étais chanteuse classique, je me disais que j’avais des habitudes, comme le bel canto, et que je n’y arriverais jamais. Mais je suis têtue et comme ça a germé en moi, il fallait que ça sorte. J’ai donc fait le premier concert : Sous les toits de Paris. J’ai quand même chanté à la manière du bel canto mais j’ai choisi exprès des interprètes français qui ont une voix très bien placée, Yves Montand par exemple. Piaf aussi. Il faut savoir chanter, il ne faut pas gueuler par la gorge. »

Vous avez un spectacle qui se déroule tous les derniers mercredis du mois. Il s’appelle « Comme ci, comme ça ». Ça se passe au Café littéraire Salmovská, pas très loin de la Place Charles à Prague. C’est un peu particulier, car c’est le public qui choisit les chansons que vous allez chanter…

 « C’est le spectacle qui est le plus difficile de tous. Parce que c’est vraiment le public qui choisit. Soit il tire au sort dans un chapeau ou il a une liste de chansons où les gens entourent celles qu’ils veulent que l’on chante. Dans un concert, normalement, vous avez une vingtaine de chansons, mais là, je dois en avoir au moins une trentaine. C’est comme au baccalauréat, je ne sais pas ce que je vais sortir du chapeau. J’essaye un peu d’introduire l’ambiance des cafés concerts de 1900 à Paris. J’ai aussi des invités. Souvent j’ai un artiste peintre ou photographe. Et un chanteur ou une chanteuse qui a un rapport avec les chansons françaises. »

Et vous chantez en français, en tchèque ou les deux ?

 « Je chante surtout en français, mais j’ai aussi des chansons qui ont été traduites donc je choisis les textes qui me disent quelque chose. Souvent ce ne sont pas les grands poètes, mais ce sont des textes qui me permettent de m’exprimer vraiment. »

Comment expliquez-vous que ces « šansony », ces chansons à textes ont autant de succès auprès des Tchèques ? En tout cas, personnellement, je trouve que les Tchèques aiment beaucoup Brel et tous ces chanteurs. Certes ils ont été traduits par d’excellents traducteurs, comme Jiří Dědeček, mais ça reste des chansons à texte, tout ne peut pas être traduit…

 « Il y a une longue tradition en fait. Il y avait des traductions poétiques de Petr Kopta ou Hanuš Jelínek. Et puis, il ne faut pas oublier notre Piaf tchèque, Hana Hegerová. C’est elle surtout qui a largement contribué à faire connaître ce style. Si vous dites à n’importe quel Tchèque le nom qui représente la chanson française, il vous citera aussitôt Hana Hegerová, parce qu’elle avait vraiment de superbes traductions. Et surtout, elle savait les interpréter… »

23-03-2008