Josef Koudelka ou « l’œil absolu »

17-08-2008

« Je dis toujours que comme il y a des personnes qui ont l’ouïe absolue, lui a la vision absolue. C’est un visionnaire absolu. Il voit, il dépeint la réalité par son objectif avec une maîtrise absolue.’ » Lui, c’est le photographe français d’origine tchèque, Josef Koudelka, décrit par son amie Anna Fárová. Josef Koudelka, éternel pélerin, éternel nomade, qui s’est rendu célèbre dans le monde par ses photos des journées qui ont suivi l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie en 1968. Cette semaine, le pays entier se rappelera cette offensive brutale qui mit un coup d’arrêt au processus de réformes du Printemps de Prague.

Josef Koudelka, photo: Štěpánka BudkováJosef Koudelka, photo: Štěpánka Budková Si les personnes qui ont vécu cette époque de bouleversements sont encore nombreuses et peuvent témoigner, un jour, elles aussi disparaîtront. Les photographies de Josef Koudelka par contre, lui survivront et continueront d’illustrer avec force les journées dramatiques de l’invasion et l’engagement sans précédent du peuple tchécoslovaque. Elles peuvent aujourd’hui également servir à transmettre aux générations, qui n’ont pas vécu les événements, la mémoire d’un passé lointain.

Dans la nuit du 20 au 21 août 1968, les troupes du Pacte de Varsovie entrent en Tchécoslovaquie. La population, alertée pendant la nuit par le bouche à oreille, se réveille progressivement. Hagarde. Comme beaucoup d’autres, Josef Koudelka est prévenu :

« Je revenais juste d’un voyage en Roumanie où je photographiais les Roms, je suis allé dormir, et au beau milieu de la nuit, vers trois heures, le téléphone a sonné. C’était une des mes amies qui m’a dit : les Russes sont ici ! J’ai raccroché en pensant à une blague. Mais elle a rappelé trois fois et elle m’a dit d’ouvrir les fenêtres et d’écouter. Et là, j’ai entendu le bruit régulier des avions. J’ai compris qu’il se passait quelque chose, j’ai pris mes appareils photo et je suis sorti. »

Commence alors une semaine intense, pour Josef Koudelka, tout comme pour l’ensemble de la nation, qui croit à une « erreur », s’acharne à essayer de convaincre les soldats soviétiques que tout cela n’est qu’un énorme malentendu. Pendant ce temps-là, Josef Koudelka appuie sur le déclencheur, il capte tous les moments. Les gens discutent avec les jeunes soldats qui souvent ne savent même pas où ils se trouvent et pourquoi, Josef Koudelka est à côté. Un homme se place devant les chars et découvre son torse en signe de défi. Josef Koudelka l’immortalise. Des jeunes portant des drapeaux ensanglantés. Le visage ravagé de femmes en larmes. Les foules massées et solidaires, protestant, gesticulant. Tout cela, Josef Koudelka l’enferme dans son boîtier noir. Les gens sont très présents sur ses clichés, paradoxalement, aujourd’hui, Josef Koudelka est arrivé à une phase où il photographie surtout des paysages sans êtres humains... Face à tous ces visages vibrants, on ne peut s’empêcher de se demander si certains se sont un jour reconnu et l’ont contacté. Josef Koudelka :

« C’est intéressant : personne ne s’est jamais manifesté hormis une personne. Il existe une photo où l’on voit une main avec une montre au poignet, derrière se trouve la place Venceslas vide de gens. Tout le monde croit qu’il s’agit de ma main, même Cartier-Bresson en était persuadé. Il me disait même qu’elle le dérangeait, qu’il ne l’aimait pas parce que c’était ma main... Je ne l’ai pas détrompé, mais ce n’est pas ma main. C’est celle d’un type qui est monté aussi sur l’échaffaudage du bâtiment. Je lui ai demandé de tendre la main, je voulais qu’on voie que la place était vide. Il m’a demandé ensuite s’il pouvait prendre une photo de ma main ! Et il y a environ 5 ans, voilà que le téléphone sonne et j’entends une voix qui me dit : c’est moi dont vous avez photographié la main ! Il pensait que je ne le croyais pas ce qui était vrai. Et là, il m’a dit qu’il avait une preuve : la photo de ma main ! »

Photo: Štěpánka BudkováPhoto: Štěpánka Budková Quand il photographie ces journées terribles, Josef Koudelka prend des risques, sans s’en rendre compte... Devant le bâtiment de la radio encerclé par les chars, devant les chars qui descendent la place Venceslas, il saute même sur les tanks et multiplie les prises de vue. L’absence de peur semble jouer en sa faveur comme une protection contre le danger... Josef Koudelka :

« Je n’ai même pas réfléchi... A l’époque, la photo m’intéressait... Et il s’est passé quelque chose dans mon pays, c’était un pays dont j’étais le citoyen, pour moi, il était évident que je devais prendre des photos, je n’ai pas réfléchi. »

Tant et si bien qu’au départ, Josef Koudelka ne pensait pas à publier ses photos, et ne le voulait même pas. Tant et si bien qu’elles finiront quand même par être publiées, mais un an plus tard, lors de l’anniversaire de l’invasion. Grâce à l’historienne de la photo et son amie de plus de quarante ans, Anna Fárová, on l’écoute :

« Je les ai fait passer à l’étranger, aux Etats-Unis. Il y avait des amis qui venaient me voir, me consulter, et je leur montrai toujours les photos de Josef, parce que c’était tellement fort ce reportage, ces événements... Il y avait Eugen Ostroff, du Smithsonian Institute à Washington qui a bien voulu les faire passer, car c’était difficile de les transporter. C’est comme ça qu’elles sont arrivées à l’agence Magnum, beaucoup de gens ont eu envie de les publier, mais naturellement ça a été fait anonynement pour préserver la sécurité de Josef et de sa famille. »

C’est ainsi que les photos seront attribuées à un « photographe anonyme tchèque » et ce n’est qu’en 1984, après la mort de son père, et 14 ans après son émigration, que Josef Koudelka révélera son identité.

Quarante ans plus tard, Josef Koudelka est devenu le photographe tchèque le plus connu et le plus reconnu à travers le monde... Pourquoi justement ses photos, et non pas d’autres prises par d’autres photographes, sont-elles devenues célèbres ? Anna Fárová :

« Parce qu’elles sont tellement prégnantes. Naturellement il y a beaucoup de photographes qui ont photographié ces événements. Il y a de bonnes photos parmi les photos de ces auteurs. Mais c’est la justesse de la vision, chez Koudelka, ses photos, on ne les oublie pas. On les garde en mémoire pour toujours. Ce que je souligne toujours chez Koudelka, c’est son esthétisme. Je dis toujours que comme il y a des personnes qui ont l’ouïe absolue, lui a la vision absolue. C’est un visionnaire absolu. Il voit, il dépeint la réalité par son objectif avec une maîtrise absolue. C’est ce qu’on retrouve dans toutes les étapes de son oeuvre, que ce soit le théâtre, les gitans, l’exil, ou même ses photos panoramiques. Il y a toujours cette composition spéciale, cette suite des ombres, des gris, des blanc, tout cela est dans une harmonie totale. Elles sont composées avec une telle virtuosité ! Mais ce n’est pas de l’art pour l’art : ses photos parlent en même temps... Il y a cette maîtrise de tous ces éléments, et en même temps, un esprit unique. »

Et outre cela, peut-être la force des photos de Josef Koudelka réside-t-elle dans le fait qu’il soit observateur et acteur... Une double casquette pas fréquente, mais pour lui, c’était alors une évidence :

« Je ne pense pas qu’il y ait une seule manière de faire de la photo. Chacun fait de la photo de manière personnelle. Et tout dépend aussi de ce qu’on prend en photo. Quand les Russes sont arrivés, il n’était pas possible de ne pas s’engager. Cet événement était tellement fort que, qu’on le veuille ou non, il vous entraînait... »

Et Josef Koudelka était, avant de réaliser son photoreportage sur l’invasion, photographe de théâtre : il savait donc capter le mouvement, déceler les instants de tension. En se replongeant dans les milliers de clichés de ses archives, pour la confection de son ouvrage Invasion 1968, Josef Koudelka a pu vérifier un principe éternel, la fragilité de la mémoire :

« Il y a une chose qui est intéressante quand on se plonge ainsi dans le archives : la mémoire peut être trompeuse, mais pas les photographies. Vous pouvez être totalement persuadé qu’un événement s’est déroulé totalement autrement qu’en réalité. »

Photo: Štěpánka BudkováPhoto: Štěpánka Budková Aujourd’hui, de cette période, Josef Koudelka retient deux choses... Il a pardonné aux soldats qui ont envahi son pays... Et surtout, il tient à rappeler durant toute cette semaine qui a suivi l’invasion, la population tchécoslovaque s’est comportée de façon exceptionnelle... Josef Koudelka aime à rappeler avec humour que des voleurs auraient fait savoir à l’époque qu’ils mettaient un terme à leurs activités illicites pour un temps, estimant que les autorités tchèques avaient bien trop à faire... Rarement une nation aura fait montre d’une telle solidarité et d’un tel esprit d’unité... Un message qu’il aimerait transmettre aujourd’hui, avec son exposition à l’Hôtel de ville de Prague qui présente aussi son ouvrage, Invasion 1968, sorti aux éditions Tana en France, et dans plusieurs langues. Quelle est la différence entre son exposition et son livre ? Josef Koudelka :

« Il y a toujours une différence entre une exposition et un livre. Cette exposition est peut-être un peu une exception, parce qu’ici, au contraire, nous avons voulu y présenter le livre. Du coup, l’exposition est conçue exactement comme le livre : elle commence comme le livre et s’achève comme le livre. La plupart des photographies larges d’un mètre, ce sont les doubles pages dans le livre. Bien sûr, on a éliminé pas mal de photos, notamment celles qui étaient accompagnées d’un texte. Cette exposition est en fait un condensé de l’ouvrage. »

Rappelons qu’en à peine une semaine, Josef Koudelka, alors âgé d’une trentaine d’années, a réalisé des milliers de clichés dont, aujourd’hui, 249 sont publiées dans l’ouvrage. Pour Anna Fárová, l’ouvrage est une réussite :

Josef Koudelka et Aleš Najbrt, photo: Štěpánka BudkováJosef Koudelka et Aleš Najbrt, photo: Štěpánka Budková « C’est très bien fait, c’est Aleš Najbrt qui a fait la mise en page en collaboration avec Josef. Il y a tous les textes en rapport avec tout ce qui se déroulait autour des événements, il y a toutes les affiches, les inscriptions, les commentaires, les explications des historiens, des hommes politiques. Ce livre est un événement. Il explique tellement de choses qu’on ne pouvait ni dire ni publier et qui même pour le monde, ont une importance. C’est aujourd’hui où on peut comprendre ce qui s’est passé chez nous. Même si tant d’années se sont écoulées. Le monde est préparé à accepter cela. Avant, c’était peut-être un événement intéressant, mais il n’avait pas cette importance qu’il a aujourd’hui. On en sait beaucoup plus sur le totalitarisme, l’URSS, les pays satellites. Ce livre arrive donc juste à temps sur la scène mondiale. »

Josef Koudelka, photo: Štěpánka BudkováJosef Koudelka, photo: Štěpánka Budková Josef Koudelka est un photographe de talent, et un photographe atypique. Sa maison, c’est la route, et cette totale indépendance, a été chez lui renforcée par son exil, en 1970. Un destin, marqué par l’histoire de son pays, mais qui pour lui, implique bien plus de choses que la simple possibilité de pouvoir sortir d’un territoire où l’on est enfermé :

« Si vous décidez de partir, si vous êtes obligé de partir, comme moi j’ai dû partir de Tchécoslovaquie (parce que si j’étais resté, je serais allé en prison très certainement), mais si vous prenez la décision, il faut absolument se dire : je ne reviendrai plus. Il faut l’accepter comme un fait. Que la maison brûle que je dois recommencer à zéro, reconstruire la maison. Il faut aussi profiter de la possibilité que vous offre l’exil, que vous vous retrouvez dans un autre environnement, avec d’autres personnes, qui ne savent pas grand’chose de vous. Vous pouvez commencer quelque chose de nouveau. J’ai fait un livre qui s’appelle Exils, et l’écrivain polonais Czeslaw Milosz y dit : ‘l’exil détruit, mais s’il ne vous détruit pas, il vous rend plus fort’. »

 

Photo: Štěpánka BudkováPhoto: Štěpánka Budková L’exposition Invasion 1968 à l’hôtel de ville s’achèvera le 13 septembre. Et quelques autres photographies de Josef Koudelka sont exposées dans le cadre de l’exposition '1945-Libération, 1968, Occupation', qui se déroule jusqu’au 28 septembre, à la salle Mánes. De même, toujours sur l’invasion, le Musée National, place Venceslas, lieu emblématique des rassemblements de la population, des manifestations, accueillera à partir du 21 août et jusqu’au 30 septembre, une exposition intitulée : ‘Et les tanks sont arrivés...’. Elle se répartira dehors et à l’intérieur du bâtiment qui, lors de l’invasion, fut sévèrement pilonné par les tirs... Et elle couvrira les événements d’août 1968, mais aussi ses conséquences pour le pays à long terme. De même, les jardins Wallenstein proposeront des affiches de l’époque, et des photos, du 20 août au 28 septembre...

17-08-2008