« La littérature libertine, c’est la littérature de l’émancipation »

02-04-2016

Iranienne, Française, féministe engagée, l’écrivaine Abnousse Shalmani était à Prague début mars pour présenter la traduction en tchèque de son livre « Khomeiny, Sade et moi ». Celle qui se baladait à 8 ans « cul nu » dans la cour de l’école pour défier les femmes corbeaux, ces gardiennes de la révolution islamique, raconte dans son œuvre autobiographique un parcours atypique. Radio Prague a rencontré Abnousse Shalmani.

'Khomeiny, Sade et moi', photo: Garamond'Khomeiny, Sade et moi', photo: Garamond Issue d’une famille athée et d’un père qui vouait un culte à Simone Weil, Abnousse Shalmani est révolutionnaire dès son plus jeune âge. Exilée politique dans son enfance, elle dénonce le radicalisme des barbus de l’Ayatollah Khomeiny comme l’archaïsme de certains discours occidentaux. Dans un contexte politique particulièrement mouvementé, les sujets du voile et de l’islam politique font d’autant plus sens pour l’écrivaine qui voit dans la laïcité le seul rempart face à toute forme de haine et de discrimination.

Celle qui grandit avec la littérature libertine s’engage dans un véritable combat au quotidien pour l’égalité. Pour Abnousse Shalmani, la question de la représentation du corps des femmes dans l’espace public est en effet l’illustration même des inégalités homme-femme.

« Depuis le jour où la femme est née, toute la question de la liberté de son autonomie se joue dans l’espace public. La femme a été depuis toujours cantonnée dans l’espace privé. Dans la Grèce antique, il y avait les gynécées. Ce sont des appartements réservés aux femmes à l’intérieur même de la maison, qui font office de double protection un peu délirante. Comme si une femme ne pouvait exister et vivre que dans un espace clos. L’espace public c’est l’espace du pouvoir, des décisions, l’espace politique. Et si ce corps-là n’est pas visible dans cet espace public ; il n’a pas de pouvoir et il n’a pas droit. »

Le port du voile est un sujet omniprésent dans votre livre, vous dites « Elles trimballent avec leurs voiles des millénaires d’abus, d’infériorité, de mépris. Elles se couvrent pour cacher leur honte. » Est-ce que pour vous la femme voilée est forcément aliénée ?

Photo: Zoom Zoom, CC BY-SA 2.0 GenericPhoto: Zoom Zoom, CC BY-SA 2.0 Generic « Forcément ! Le voile a toujours été un symbole de discrimination puisque l’on décide que la moitié de la population doit se couvrir car son corps représente un danger pour l’homme et que l’autre moitié peut évoluer dans l’espace publique dévêtue mais en plus, c’est lui donner une autorisation d’aller attaquer la femme qui n’est pas voilée. »

« Dans toute l’histoire, à chaque fois qu’un gouvernement théocratique s’installe, la première mesure qui est prise, c’est celle de voiler les femmes, donc pour bien marquer sa présence. »

« Le documentaire qui est sorti en France sur les salafistes, c’est extraordinaire. Il s’ouvre avec deux espèces de gamins de 18 ans sur leurs mobylettes qui vont faire le tour du marché et là, ce qui est affolant, c’est de voir la manière dont les femmes les voient arriver. Elles sont déjà recouvertes mais elles se recouvrent encore plus. Et la première phrase que tous les théoriciens du jihad disent dans ce documentaire c’est : « Nous avons voilé les femmes, tout va bien ! » J’adore cette phrase de Kamel Daoud qui dit : « Il n’y pas de travail, il y a une crise morale, une crise politique mais tout le monde n’est jamais obsédé que par les genoux des femmes » »

Pensez-vous que l’ostentation des signes religieux porte fondamentalement atteinte à la laïcité ?

« Inévitablement. Toutes les religions dans leur texte font une distinction et même pas dans l’interprétation entre homme et femme. Toutes les religions ont décidé que la femme était coupable de naissance et que l’homme devait détenir le pouvoir. »

« C’est extraordinaire de lire Saint Augustin quand il explique que la femme est nécessaire à l’homme pas pour le travail mais pour le travail de génération ! Donc c’est encore l’éternel : « la femme ne doit rester qu’un sexe ou un ventre ». »

« L’avantage de la laïcité, c’est que l’on peut évoluer dans une neutralité et on peut arriver dans l’espace public sans savoir de quelle religion on est issu, quelles sont nos idées. On est obligé de faire un pas vers l’autre pour savoir qui il est. Quand je suis dans la rue et que je vois un homme en kippa ou une femme en voile, il y a déjà un blocage. Je sais qui il est, je sais ce qu’il pense. J’aime beaucoup quand Elisabeth Badinter disait que son père lui disait : « On ne met pas la kippa pour aller faire les course, on met la kippa pour la prière ». »

Photo: David Berkowitz, CC BY 2.0 GenericPhoto: David Berkowitz, CC BY 2.0 Generic « On détourne aussi les signes religieux comme appartenance identitaire alors que c’est censé être une spiritualité. Je me fous que les gens soient croyants, c’est leur problème à eux. Ils n’ont pas à me l’imposer, ni visuellement, ni moralement, ni politiquement et c’est vraiment le grand danger de la religion dans l’espace public. Je trouve que c’est criminel même pour une famille croyante de mettre son enfant dans une école privée de cette obédience là car de l’enfance jusqu’à la fin de sa scolarité, l’enfant ne va être enfermé que dans les mêmes idées. Alors que le but de l’école, c’est quand même d’offrir le choix et d’aérer l’esprit et ça c’est quand même ce que peut, nous offrir l’école laïque et républicaine, gratuite et obligatoire. C’est quand même magique. »

« C’est ainsi et seulement dans l’intimité de la lecture, dans l’apprentissage intellectuel que les femmes n’auront plus jamais peur de leur corps », la littérature vous a-t-elle permis de vous émanciper ?

« Il n’y a que la littérature qui m’a permis de m’émanciper. Tout d’un coup est arrivé en Europe ce que l’on a appelé les romans philosophiques qui sont les romans libertins. C’est la première fois que l’héroïne est une femme et souvent elle est naïve, elle pense que son corps est un péché. Elle pense que dieu est omniprésent et omnipotent et par accident de la vie elle se retrouve souvent seule et la voilà partie sur le chemin effroyable de la vie. Au fur et à mesure, elle apprend. Ce qui est toujours extraordinaire dans la littérature libertine, c’est que le chemin est le même. La plupart du temps, elle est cachée derrière une porte et elle entend deux libertins parler librement des questions de dieu et de corps. Et pour la première fois, rentre dans son cerveau, un autre point de vue. La première chose que font ces héroïnes-là, c’est de se précipiter dans leur chambre et de reproduire ce qu’elles viennent d’entendre. Petit à petit, elles s’émancipent. La littérature libertine, c’est la littérature de l’émancipation.

« Ce qui est fabuleux dans cette littérature-là, c’est que le corps ne peut pas se libérer sans l’esprit et l’esprit ne peut pas se libérer sans le corps. Les deux sont tellement, magnifiquement imbriqués que l’on comprend que la respiration du corps va avec l’ouverture d’esprit. Sans cette littérature libertine, il était improbable que la révolution française arrive. C’est parce que les mentalités ont changé à l’intérieur que tout d’un coup : « Non, le roi ne descend pas directement de Dieu, donc moi qui suis oppressé, j’ai le droit de dire ‘tu dégages !’ ». Est-ce que ce n’est pas exactement ce dont on a besoin aujourd’hui pour toutes les guerres de libération ? C’est exactement cela qu’il nous faut. En tant que femme c’est la voie royale évidemment. » »

Quel féminisme incarnez-vous ?

« Je suis une pure individualiste. Alors, j’adore la phrase de Rebecca West, la romancière irlandaise qui disait « Je ne suis pas à même de définir ce qu’est le féminisme, ce que je sais c’est que l’on me dit être féministe quand je refuse d’être prise pour un paillasson » et je trouve que ça, c’est le féminisme ! Moi je suis vraiment une pure individualiste, je suis un pur produit du cosmopolitisme des lumières. »

Elisabeth Badinter, photo: Anaaaanaaas, CC BY-SA 4.0 InternationalElisabeth Badinter, photo: Anaaaanaaas, CC BY-SA 4.0 International « Je pense que la première révolution est personnelle, interne. Le diable étant toujours dans les détails, c’est dans un quotidien dans une démarche personnelle que l’on change les choses. Si je devais m’aligner sur un féminisme, ce serait celui qui est né avec Olympe de Gouges et la déclaration des droits de la femme et de la citoyenne qui s’est poursuivi avec des figure de la Belle époque, de la IIIe République comme Marguerite Durand, Madeleine Pelletier, même Clara Zetkin malgré ses plumes dans les cheveux car elle ne voulait pas passer pour une affranchie sexuelle. »

« Et aujourd’hui, je me considère totalement dans le féminisme de Elisabeth Badinter, de Caroline Fourest parce que c’est un féminisme combattant, c’est un féminisme de la libération, c’est un féminisme individuel et universaliste. Je me sens aussi proche d’une femme battue à Paris, qu’une femme violée à Lyon qu’une petite fille excisée au Mali et ça, ça nous manque comme solidarité. C’est de se reconnaitre en toutes les femmes car on partage la même histoire de l’oppression. »

Vous décrivez la montée en puissance des réactions islamophobes à Paris suite au 11 septembre ainsi que la provocation de certains musulmans critiquant l’impérialisme américain. Qu’en est-il du 13 novembre dernier ? Quel est votre ressenti sur le climat politique actuel en France ?

« Je n’utilise pas le terme islamophobie car c’est un terme qui a été inventé brillamment par les mollahs iraniens au moment de la révolution de 1979 pour éviter toute critique de l’islam. Je considère que j’ai le droit de critiquer l’islam et d’autant plus l’islam politique, que j’ai le droit de critiquer le judaïsme intégriste, que j’ai le droit de critiquer les pro-vies catholiques. Ce sont des idées, je les combats. »

« Il y a une augmentation du racisme anti -musulman qu’il faut combattre. Je ne combats pas les musulmans, je n’ai aucun problème avec ça mais j’ai un gros problème avec l’islam politique qui instrumentalise la religion dans un but politique pour renvoyer les femmes à la maison. Quand ils disent une femme a le droit de travailler tant que ça ne remet pas en cause la famille autant dire que lorsqu’elle a un enfant, elle n’a pas le droit de travailler car elle n’est pas à 100% dans son rôle de mère. »

« L’après 11 septembre était un peu compliqué car on est retombé dans notre veille culture anti-impérialiste issue de la Guerre froide. Je suis d’autant plus sensible qu’en Iran, au moment de la révolution islamique, les marxistes se sont alliés aux islamistes au nom de l’anti-impérialisme américain donc j’ai tendance à toujours me méfier de l’anti -impérialisme américain. Lorsqu’on me demande : « Est-ce que tu peux choisir entre Daech et Coca Cola ? ». Oui, je prends Coca Cola car je suis contre les défenestrations d’homosexuels, contre le lynchage des femmes, contre la barbarie, contre des idées rétrogrades et je suis pour l’autonomie individuelle donc le problème, il est assez simple pour moi. »

Abnousse Shalmani, photo: YouTubeAbnousse Shalmani, photo: YouTube « Le 7 janvier a été un moment très tragique avec les caricaturistes, c’est comme si on mettait un poignard au cœur de la littérature libertine et au cœur de ce que je pense être l’esprit de la culture française c’est-à-dire de l’insoumission, de la révolte, du blasphème, du manque de respect envers toute forme d’institution, de pouvoir. C’est ça que l’on a attaqué, il y a cinq fois plus de couverture contre le pape et le catholicisme intégriste chez Charlie Hebdo que contre l’islam, tout dépend de l’actualité. »

« Le 13 novembre, on pouvait plus sortir « l’impérialisme américain » mais on se retrouvait face à la mort violente. Chose que l’on pensait avoir jugulée depuis la Deuxième Guerre mondiale. Je ne sais pas si il y a eu une prise de conscience mais en tout cas pendant les semaines qui ont suivies, une forme de solidarité assez magnifique, en tout cas dans mon quartier, dans le 11e arrondissement, on se retrouvait tous chez mon primeur d’origine tunisienne et où il y avait la moitié du quartier qui venait tous les jours pour demander des nouvelles des uns et des autres et on était tous mélangés. Une après-midi, ça nous a pris les larmes aux yeux, on a tous chanté la marseillaise et ça avait un sens d’être en France, tous ensemble. »

En République tchèque, la crise migratoire est un sujet qui divise mais certains groupuscules d’extrême droite stimulent activement racisme et haine. Comment combattre cela face à une situation de crise ?

« Nous avons vraiment beaucoup de chance. Il faut que l’on finisse par le remarquer, il y a vraiment plus de point communs entre les partis d’extrême droite et les islamistes que entre la droite et l’extrême droite. Ils participent au même refus de l’autre, de la même haine, et du même désir de discriminer à l’intérieur de l’espace public donc ils se ressemblent. C’est vraiment une question qui est absolument dramatique car on se retrouve à faire des choix entre différentes misères et je pense que c’est le plus tragique dans cette histoire de migrants, c’est qu’il est impossible de pouvoir ouvrir les frontières d’un point de vue logistique bêtement mais il est inadmissible de maintenir des réfugiés qui fuient la guerre dans des conditions d’hygiène et de dignité lamentable. »

« Il faut créer des camps de réfugiés sous l’égide de L’ONU, il faut au moins pourvoir des écoles pour que les enfants ne soient pas complétement déconnectés de la vie réelle, il faut donner des cours de langues, donner des cours d’instruction civique. Et il faut faire cette chose que je trouve tellement douloureuse à dire mais il faut faire un choix entre l’immigration économique et les réfugiés politiques et c’est horrible de devoir choisir entre deux misères mais aujourd’hui, il y a une priorité au niveau des réfugiés car c’est une question de vie ou de mort. »

Photo: ČTKPhoto: ČTK « Comment combattre le Front National ? C‘est toujours pareil, que ce soit le Front National et tous les partis d’extrême droite, que ce soit en Tchéquie, en Roumanie, en Angleterre. Toute l’Europe commence à être infestée par la peste brune qui revient mais c’est la peur et l’ignorance. Ce sont vraiment les deux mamelons de l’intolérance donc il faut arrêter d’avoir peur, arrêter d’imaginer qu’ils vont arriver avec des couteaux sous les dents pour nous égorger. »

« Mais, il ne faut pas jouer l’angélisme. Il y a des gens qui sont antisémites, qui sont sexistes, qui ont un discours vis-à-vis de l’Occident qui est dégueulasse ! Seulement, il y a aussi des hommes et des femmes qui ont des espérances démocratiques et qui espèrent bien trouver des outils pour retourner un jour dans leurs pays pour se battre et instaurer la démocratie, ce qui est sûr c’est que si l’islamisme est un danger l’extrême droite en est un tout autant. »

« Je suis une anti -totalitariste, le but c’est de combattre tous les totalitarismes donc je combats avec la même violence et les idées rétrogrades et discriminatoires des partis d’extrême droite que celles des islamistes. Ça va être long, ça va être douloureux mais c’est l’occasion pour l’Europe de s’affirmer en tant que terre ayant accueillie les lumières franco kantiennes. »

02-04-2016