Patrick Chauvel : « Pour un reporter de guerre, l’amitié est dangereuse »

08-10-2011

Rencontre aujourd’hui avec le photoreporter de guerre, écrivain et documentariste français Patrick Chauvel. Venu récemment à Prague, pour discuter avec les jeunes adeptes du journalisme, il a présenté au public tchèque son livre « Sky », publié en France en 2005 et qui vient de paraître en tchèque aux éditions Garamond, sous le titre « Apač, který chtěl být orlem ». Au micro de Radio Prague, Patrick Chauvel a parlé de Sky Eyes, un Apache enrôlé dans l’armé américaine qu’il a connu pendant la guerre du Vietnam, et aussi des moyens autres que les livres que ce grand reporter de guerre utilise pour sensibiliser, réveiller, bouleverser le public : de la vidéo et du photomontage.

Patrick Chauvel, vous collaborez actuellement au projet intitulé « Condition One », dans le cadre duquel vous êtes allé filmer, au printemps 2011, en Libye. En quoi consiste ce projet ?

« Il a été lancé par une jeune compagnie américaine qui essaye de travailler avec Apple. Il s’agit de films qui vont être vendus aux gens qui ont des iPod’s et des outils pareils. Ils seront aussi projetés dans des salles spécialisées. C’est une nouvelle manière de montrer des reportages : sur l’écran, les gens pourront ‘se promener dans l’image’. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires par tous les moyens, qu’ils soient en photo ou en film. Là, il s’agit encore d’une nouvelle possibilité d’intéresser les gens aux événements. Par exemple, si vous regardez le film que j’ai fait en Libye et que vous entendez un cri à droite, vous pouvez bouger avec la main sur l’écran et vous allez voir le type qui a crié. Cela mêle les gens à l’intérieur du reportage. Mais ce n’est pas un jeu vidéo, parce que dans ce cas-là, on perdrait le sens de la réalité. La société a fait un teaser de 1 minute 20 que l’on peut voir sur Google et qui montre bien ce que c’est. Mais il n’est pas parfait parce qu’il y a de la musique et cela donne, justement, le côté jeu vidéo. Heureusement, quand les films seront finis, il n’y aura pas de musique, il y aura juste le son des Libyens qui répondent à mes questions ou qui sont en train de se battre. C’est intéressant de travailler avec une compagnie qui essaye quelque chose de neuf. Car mon but est toujours d’intéresser les gens, de les réveiller un peu pour qu’ils n’oublient pas que la paix ici à Prague ou à Paris, c’est un miracle. Et qu’il faut l’entretenir. »

Libye, Mars 2011, photo: Patrick ChauvelLibye, Mars 2011, photo: Patrick Chauvel Alors en Libye, vous n’avez pas de photos « classiques » ?

« Si, je fais toujours des photos pour les journaux français et américains. Je fais des photos et de la caméra. »

Lorsque vous filmez, il est clair que vous rencontrez des gens et que vous discutez avec eux. Mais quand vous photographiez, avez-vous aussi le temps de leur parler, d’écouter leurs histoires ?

« Vous savez, une photo dure un cent-vingt-cinquième de seconde. Donc je passe peut-être cinq heures avec de jeunes Libyens, avec des hommes politiques ou des combattants, à discuter, à rire, à manger, à boire, à me promener, à sauter dans leur jeep. A un moment donné, je fais des photos quand cela se présente. La photo représente 5% de mon occupation, le film peut-être 10%. Tout le reste, c’est un échange avec les gens. On vit avec eux. »

Vous êtes venu à Prague entre autres pour présenter votre livre « Sky » qui vient de paraître en tchèque. Qui était Sky ? Et dans quelles circonstances l’avez-vous connu ?

 « J’étais jeune et c’était au Vietnam, lors de mon premier véritable reportage de guerre. Sky était un soldat américain. Il avait 21 ans à l’époque, moi, j’en avais 18. C’était un Apache indien nord-américain. Son père était écossais, il travaillait comme ingénieur sur les forages de pétrole dans la réserve indienne de San Carlos. Il a rencontré une Apache et ils ont eu des enfants. Donc Sky était un métisse. On l’appelait Sky Eyes, c’était son nom d’indien, parce qu’il avait les yeux gris clairs. Il était très grand, il avait de longs cheveux noirs et dirigeait un très bon commando au Vietnam. Nous nous sommes rencontrés dans la jungle, pendant un combat, et nous sommes devenus amis. Mon livre raconte l’histoire d’une amitié entre deux hommes, très jeunes, et sur les dégâts qu’elle peut provoquer. Je parle de cette espèce de violence qui est entrée en nous malgré nous. L’histoire se termine à Paris, où Sky avait fini par déserter et où il m’a rejoint. Nous sommes devenus un peu fous tous les deux… »

C’est ce que l’on appelle le syndrome du Vietnam ?

 « Non, pas vraiment. Le syndrome du Vietnam, c’était quelque chose qui poussait les gens à être déprimés et suicidaires. On n’était pas suicidaires, on était dans l’action. Dans l’action violente, mais on s’amusait beaucoup. Ce n’est pas un syndrome du Vietnam, mais c’est peut-être un des syndromes de la guerre, où l’on perd le sens de certaines valeurs. La vie et la mort, ce n’est plus très important lorsque vous passez plus d’un an dans la jungle et que vous voyez des gens mourir. Cette histoire est évidemment romancée pour les besoins du livre, j’ai changé quelques dates et quelques histoires. J’ai retrouvé les dialogues que nous avions eus, mais je les ai aussi étoffés. C’était un livre difficile à écrire, il n’est pas évident de penser, à plus de 50 ans, comme un homme de 18 ans. »

Vous avez mis longtemps, trente ans, avant de commencer à écrire ce livre…

« Oui, à peu près. En fait, je n’avais pas envie d’en reparler. A un moment donné, j’ai raconté l’histoire à quelqu’un dans un bar et il l’a trouvée intéressante. J’en ai parlé à mon éditeur et il a fallu ensuite trouver le temps, entre deux reportages, de l’écrire. Ce n’était pas facile, parce que toutes les histoires sont ressorties… C’est comme de revivre un drame d’un seul coup, exprès. Il faut être maso ! (rires) »

Ce que font tous les écrivains qui se révèlent…

« Voilà, on devient un peu fou. »

Vous avez dit une fois, et c’est peut-être aussi un des sujets de votre livre, qu’il était dangereux de se lier d’amitié avec quelqu’un dans une guerre. Pourquoi ?

« C’est dangereux pour soi. Dangereux, c’est peut-être fort comme mot… »

C’est trop risqué ?

 « Oui, on risque d’avoir de la peine. Il vaut mieux ne pas trop s’attacher à des gens, étant donné que dans certaines situations, leur durée de vie va être d’un quart d’heure à vingt minutes… Ce n’est pas utile de devenir potes. Sinon, vous allez devenir fou. Il faut essayer de trouver une bonne distance. Ecouter les gens, être humain dans la limite du possible. Même certains soldats préfèrent ne pas être trop potes. Au Vietnam, mon capitaine m’avait dit : ‘Je ne veux rien savoir sur toi’. Il nous donnait des numéros : ‘Hier, le numéro 4 est mort, donc tu es le numéro 4 aujourd’hui. Je ne veux pas savoir si tu as une fiancée, rien, c’est ton problème. Moi, je veux ramener le plus de gens vivants possibles et tuer le plus de Vietnamiens. Mon problème s’arrête-là.’ Souvent, à la guerre, quelle que soit la cause, à un moment donné, les soldats se battent pour leurs copains. C’est ça, leur cause. Je pense que les soldats tchèques en Afghanistan ont sans doute cru, au début, que c’était une opération utile, parce qu’ils sont capables de rester là-bas et de risquer leur vie tous les jours, il ne faut pas l’oublier. Certains, qui perdent leurs illusions sur le terrain, restent parce qu’ils ne veulent pas abandonner leurs camarades : on défend son ami et votre ami vous défend. Je pense que c’est la même chose pour tous les combattants. Dans ce genre de situations, l’amitié est dangereuse, surtout pour un journaliste qui va faire plusieurs guerres. Un soldat qui va faire une seule guerre, il va peut-être avoir des amis. Moi, j’ai fait trente ou quarante guerres, je n’en sais rien. Je deviendrais fou si j’étais ami à chaque fois. Cela m’est arrivé avec Sky et je ne veux plus recommencer. »

Au début de cette année, vous avez organisé une exposition assez particulière à Paris, une exposition de photomontages, intitulée « Peurs sur la ville » et où vous avez replacé les images de guerre au centre de Paris. Cette exposition a fait beaucoup parler d’elle…

 « Je voyais des Français à Paris qui s’insultaient pour une place de parking, qui étaient un peu racistes, je voyais des voitures qui accéléraient quand les gens traversaient la route… Je me suis dit : ‘Mais ils ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont : ils vivent en paix, ils ont l’eau quand ils ouvrent le robinet, ils ont l’électricité…’ Je voulais montrer à ces enfants gâtés combien la paix était fragile. Quand ils voient les images de Tchétchénie ou de Somalie, ils s’en foutent. Moi, je leur ai dit : ‘Voilà ce qui va se passer si tu continues : les Tchétchènes vont être dans les rues de Paris, les Américains vont te demander les papiers à un barrage aux Champs-Elysées, on va tirer sur les bateaux mouches… Je mettais à chaque fois la vraie photo à côté, pour rappeler l’événement. C’était un coup de colère. Je pensais me faire insulter, mais, curieusement, cela a marché. On a fait venir des écoles à l’exposition, elle a provoqué beaucoup de discussions, d’abord sur l’art, la photo et le photomontage, mais surtout sur ce qu’avaient vécu les gens pendant la Deuxième Guerre mondiale, sur le fait que la paix n’est pas un acquis, qu’il a fallu se battre pour l’avoir et qu’il faut se battre pour qu’elle reste. Mais c’est un projet que j’ai commencé il y a plus de dix ans. A l’époque, personne n’en voulait, les gens le trouvaient trop provocateur. Les premières images que j’ai montées, en 1998, ont été celles de L’intifada palestinienne placées aux pieds des deux tours à New York. Quand les deux tours sont tombées, j’ai enlevé l’image de mon exposition, pour que les gens ne pensent pas que je suis opportuniste et que l’ai faite après. Au fur et à mesure que j’ai essayé de proposer cette exposition, elle a été refusée parce que ces images devenaient une réalité. Quand j’ai proposé de mettre des bombes à New York, il y en a eu. A Madrid aussi. Alors il a fallu que je me dépêche avant qu’il n’y ait des attentats à Paris… Finalement, l’exposition a eu lieu à la Monnaie de Paris et, comme je l’ai dit, elle a déclenché plein d’interviews et de débats sur le racisme, l’intolérance, sur l’aide aux pays en guerre… Souvent, les gens m’aidaient dans mon discours : en voyant une photo des Tchétchènes sur les Champs-Elysées, ils ont dit : ‘C’est terrible !’ En voyant la vraie photo, ils étaient soulagés : Ouf ! Ce n’est pas ici.’ Alors le je leur ai demandé : ‘Tu te rends compte de ce que tu viens de dire ?’ Mais il faut dire aussi qu’il était dangereux de monter ce projet : je risquais la crédibilité de la photo et du photographe. Néanmoins, je n’ai jamais voulu faire croire que c’était vrai. C’était juste une proposition. »

Je vais vous poser maintenant une question personnelle. Il y a des gens qui disent ne plus pouvoir croire en Dieu après avoir vécu une guerre. Pour d’autres, la foi a été l’unique moyen de survie. Vous-mêmes, vous vous êtes posé cette question dans votre vie ?

« Non… Dieu… C’est qui ? Je ne l’ai jamais rencontré. Non, je ne me suis pas posé cette question. Plus tard, maybe… »

08-10-2011