A Paris, on débat sur la corruption en République tchèque

29-11-2013

L’association des Etudiants et jeunes professionnels tchèques en France organisait vendredi 22 novembre un débat à Paris sur le thème de la corruption, une rencontre réunissant divers intervenants tchèques investis dans la lutte contre ce phénomène qui empoisonne depuis bien longtemps la vie politique tchèque. Le président de cette organisation très active sur le sol hexagonal, Martin Polívka, est revenu au micro de Radio Prague sur ces quelque deux heures d’échanges.

Václav Láska, Martin Polívka, Štěpán Rattay, Jiří Boudal, photo: Anna Krýslová / ČSMPFVáclav Láska, Martin Polívka, Štěpán Rattay, Jiří Boudal, photo: Anna Krýslová / ČSMPF « Le thème de la corruption est un thème important de l’actualité tchèque et cela a aussi été un thème important des élections législatives qui ont eu lieu il y a un mois. C’est un thème qui revient tout le temps et dans les débats politiques et dans la société civile. Nous voulions profiter de la distance que nous avons à Paris pour regarder le thème avec un œil extérieur. »

On a plus de recul sur la société tchèque quand on vit à l’étranger ?

 « Je pense que cela permet déjà de s’extraire un peu du quotidien tchèque et de vraiment réfléchir avec un peu de recul effectivement. Nous pouvons aussi comparer avec la situation en France, même si nous ne connaissons pas forcément tous les aspects de ce qui se passe en France. »

Ont participé à ce débat Jiří Boudal, de l’association Rekonstrukce statu (La reconstruction de l’Etat), Václav Láska, qui est avocat, membre de Transparency International et du parti des Verts, ainsi que l’économiste Štěpán Rattay. L’objet du débat était assez large puisqu’il s’agissait de répondre aux questions pourquoi, qui, comment et que faire contre la corruption. Que vous ont dit ces participants sur le pourquoi de la corruption en République tchèque ?

Václav Láska, Martin Polívka, Štěpán Rattay, Jiří Boudal, photo: Anna Krýslová / ČSMPFVáclav Láska, Martin Polívka, Štěpán Rattay, Jiří Boudal, photo: Anna Krýslová / ČSMPF « J’aimerais tout d’abord souligné que chacun des trois invités, même s’ils sont engagés dans une même lutte contre la corruption, a une approche assez différente. Václav Láska est un ancien policier, aujourd’hui avocat, qui a été très actif en tant qu’enquêteur sur de grands cas de corruption et notamment récemment en conduisant un audit sur la régie des transports en commun de Prague. Donc je dirais que c’est une approche très directe. Jiří Boudal fait donc partie de l’association Rekonstrukce statu, une initiative de lobbying citoyen qui vise justement à échanger avec les hommes politiques du plus haut niveau pour les pousser à faire passer des lois contre la corruption. Et enfin, Štěpán Rattay, il a encore une expérience un peu différente. Il est membre de l’association Oživení (Relance) dont l’objectif est d’aider au niveau local d’autres associations afin de faire remonter les cas de corruption qui existent à cette échelle.

Je pense qu’à la question pourquoi, le financement opaque des partis politiques apparaît comme une des grandes opportunités, des grandes sources de corruption. Aujourd’hui, on sait de manière informelle que pour être bien placé sur une liste électorale, les partis regardent aussi la capacité de la personne en question à leur ramener de l’argent pour financer la campagne. Donc c’est là que cela commence et comme la corruption est assez répandue dans le secteur des offres publiques, je dirais que tout est lié. »

Comment le phénomène de la corruption a évolué ces dernières années ?

Photo illustrative: Kristýna MakováPhoto illustrative: Kristýna Maková « Ce qui a été mentionné par les intervenants, c’est que l’on constate une recrudescence assez forte depuis le milieu de la décennie écoulée. Tout simplement parce qu’avec l’adhésion à l’Union européenne, il y a eu de nouveaux gisements de fonds qui se sont ouverts. Il y a également eu l’apparition d’hommes politiques issus du monde des affaires, qui ont des bonnes relations avec le grand business. Depuis quelques années, c’est vraiment devenu un grand problème. Jiří Boudal de Rekonstrukce statu va jusqu’à utiliser le terme de « state capture », c’est-à-dire de prise en otage de l’Etat par des intérêts privés, ce qui va contre les principes de la démocratie telle que nous la connaissons. »

Vous avez parlé du problème du financement des partis politiques. Il y a un autre problème dont on parle de façon récurrente. C’est celui de la fonction publique et de la tendance des partis politiques à placer leurs proches dans les administrations quand ils arrivent au pouvoir. Cette question a été évoquée lors du débat ?

 « Effectivement lors du débat, nous avons mentionné le fait que la République tchèque est le dernier pays de l’Union européenne qui n’a pas de loi précisant le parcours des fonctionnaires avec tous les aspects tels qu’on les connaît en France : évolution de carrière, impossibilité de licencier sauf pour faute grave… Cette loi n’existe pas aujourd’hui en République tchèque ou alors elle existe mais elle n’a jamais été activée. Cela contribue au fait que dès qu’un nouveau parti arrive au pouvoir, il remplace souvent beaucoup de fonctionnaires dans les ministères et dans les administrations par des gens qui sont, parfois compétents parfois moins, mais surtout qui sont proches des partis et moins de leur obligation de service public. »

Est-ce que la police tchèque a assez de moyen pour enquêter sur les affaires de corruption ? Derrière cette question se pose également celle de l’indépendance des pouvoirs de la police et de la justice…

Photo illustrative: Barbora KmentováPhoto illustrative: Barbora Kmentová « Pour les intervenants, il y a de grandes différences. La police en soit a un certain succès dans les investigations, mais souvent les cas de corruption ne font pas jusqu’au bout parce que, jusqu’alors, il y a souvent eu des problèmes au niveau des procureurs généraux. Il a aussi été dit qu’en comparaison avec les autres pays d’Europe centrale, la presse tchèque a très fortement développé le journalisme d’investigation. Et c’est justement ces révélations de journalistes assez actifs ces dernières années qui ont fait de la corruption un grand thème de société, un facteur qui pousse les hommes politiques à agir et à un peu changer les habitudes. »

Quels sont selon vous les différences entre le phénomène de la corruption en France et en République tchèque ?

 « Je vais m’appuyer à nouveau sur ce qui a été dit lors du débat car je suis tout à fait d’accord. La corruption en France existe. Il y a eu quelques condamnations, deux anciens présidents ont été ou sont encore visés par des enquêtes (Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy). Mais la grande différence, c’est que la corruption en France apparaît assez « noble ». En France, on parle de pot-de-vin, un terme assez pittoresque, alors qu’en République on parle plutôt de « donner des poissons » ou de « faire des tunnels ». Cela donne un côté un peu plus criminel, un peu plus mystérieux. »

29-11-2013