Le travail des immigrés en République tchèque

24-05-2013

« Les étrangers prennent-ils le travail des Tchèques ? » C’est la question provocatrice posée à Prague par l’association ProAlt lors d’une conférence organisée il y a quelques mois sur le travail des immigrés en République tchèque. Dans un pays touchée par la récession économique et où le chômage atteint des niveaux inquiétants (près de 8% en avril 2013), il est aisé de trouver un bouc-émissaire dans cette population souvent précaire et qui se trouve pourtant être la première victime de la crise.

Photo: Archives de Radio PraguePhoto: Archives de Radio Prague « Voilà mon expérience personnelle : ma femme a perdu son emploi. Les agences d’intérim nous prennent notre travail. Il y a ici des Slovaques, des Polonais, des Russes, des Ukrainiens. » Ces propos entendus dans l’émission de Michaela Jílková ‘Vous avez la parole’, sur la Télévision publique, fleurent bon la xénophobie et semblent être partagés par une quantité non négligeable de Tchèques. Si l’on se fie à un récent sondage de l’agence STEM, 36% des sondés sont d’accord et 39% plutôt d’accord pour dire que « beaucoup trop d’étrangers travaillent en République tchèque ». Ils sont sensiblement autant à considérer que l’emploi des étrangers impacte négativement celui des Tchèques. La conférence organisée par l’association ProAlt se proposait donc de rétablir certaines vérités. Pavel Čižinský, membre de cette initiative citoyenne, animait le débat et a tout d’abord présenté certaines données sur le nombre d’étrangers présents en République tchèque :

Pavel Čižinský, photo: CT24Pavel Čižinský, photo: CT24 « En tout, selon les chiffres actuels, il y a environ 439 000 personnes étrangères légalement enregistrés en République tchèque. Il m’apparaît pertinent d’en distinguer trois groupes sur la base de leur statut juridique. Il s’agit tout d’abord des étrangers disposant d’un titre de résident permanent, qui en constituent près de la moitié, soit plus de 200 000. Il y a ensuite les ressortissants de l’Union européenne qui n’ont pas encore de titre de résident. Mais ils disposent de la liberté de se déplacer et grosso modo des mêmes droits que les citoyens tchèques. Ils sont environ 100 000. Il y a enfin les étrangers hors Union européenne qui n’ont pas non plus de titres de résident permanent. Ce sont ceux dont la situation est la plus complexe et qui dépendent de la politique migratoire de la République tchèque. Ils ont besoin d’un permis de travailler pour rester sur le sol tchèque et s’ils perdent leur travail ou s’ils ne parviennent pas à prolonger ce permis, ils peuvent se retrouver dans des situations illégales. »

Les étrangers disposant d’un titre de résident permanent, grâce à un lien familial avec un citoyen tchèque ou qui ont pu justifier de leur présence sur le sol tchèque durant plus de 5 ans, sont pour un quart Ukrainiens et pour un cinquième Vietnamiens. Parmi les citoyens européens, Pavel Čižinský note une augmentation depuis quelques années du nombre de Roumains et de Bulgares. Enfin, dans le troisième groupe, on trouve la population la plus précaire, constituée en majorité d’Ukrainiens et de Vietnamiens.

Photo: nazreth, stock.xchngPhoto: nazreth, stock.xchng Membre de l’association La Strada, qui lutte contre le trafic d’êtres humains en Europe et aide ceux qui en sont victimes, Ina Avramioti regrette le regard que portent un grand nombre de Tchèques sur les étrangers. Elle note particulièrement la différence de traitement entre ceux qui viennent des pays d’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord et ceux qui viennent de l’Est. Les premiers jouissent d’une bonne réputation, ils occupent des emplois socialement plus reconnus en République tchèque. Les seconds sont souvent relégués à des métiers plus dévalorisés dans le bâtiment, la restauration et plus généralement à des postes qui ne requièrent pas de qualifications particulières. Or, ce sont précisément ces travails que les Tchèques ne veulent plus faire. Ina Avramioti :

« D’après moi et les personnes que je rencontre à mon travail, qui sont souvent des migrants, il s’agit d’emplois pour lesquels je dirais que les Tchèques n’ont pas d’intérêt. Ce sont des emplois mal rémunérés, des travaux difficiles. J’entends parfois qu’ils se font beaucoup d’argents. Peut-être, mais c’est parce certains travaillent jusqu’à 16 heures par jour. Certains tiennent des commerces, ce que beaucoup de gens ne voudraient pas faire. Peu de gens sont prêts à aller travailler loin de Prague 16 heures par jour dans un commerce et ensuite mettre deux heures pour rentrer et ne pouvoir dormir que 4 heures par nuit. »

Photo: Kristýna MakováPhoto: Kristýna Maková Contrairement aux idées reçues, la plupart des économistes estiment que l’immigration n’a qu’un effet modéré sur le marché du travail. Ce sont également des agents économiques et leur simple présence crée de l’activité. Ensuite, comme le dit Ina Avramioti, les immigrés n’entrent pas forcément en concurrence avec les autochtones, ce qui pourrait avoir comme effet un abaissement des normes sociales. Ils sont au contraire complémentaires et sont surreprésentés dans différents secteurs d’activité déjà cités. Et ce sont effectivement souvent des métiers exigeants. Tellement que dans le domaine du bâtiment, en 2010, 32% des victimes mortelles d’accident du travail étaient des Ukrainiens. En 2004, ceux-ci avaient trois fois plus de risque d’être blessé à la tâche que les Tchèques.

De plus, pour Josef Středula, à la tête de l’Union syndicale KOVO, il faut se garder de penser que l’intérêt se situe simplement du côté de ces travailleurs étrangers qui immigreraient en République tchèque pour trouver un emploi plus rémunérateur. Il pointe du doigt les agences d’intérim, pour qui disposer d’une population de travailleurs précaires, peu au fait du droit du travail tchèque, est parfois une aubaine :

Josef Středula, photo: Filip Jandourek, ČRoJosef Středula, photo: Filip Jandourek, ČRo « En période de crise, les entreprises ont arrêté d’embaucher directement les gens et elles se sont tournées vers les agences d’intérim. Ainsi, en 2011, ces agences réalisaient en tout un chiffre d’affaires de 6, 114 milliards de couronnes (235 millions d’euros). Donc il y a un intérêt énorme pour ces entreprises qui profitent de ces personnes, ou plutôt qui leur servent d’intermédiaire vers un emploi. Car ce business a connu une croissance phénoménale, une croissance de l’ordre de 30% d’une année sur l’autre pour la période actuelle et l’année 2012 n’a pas été différente. »

Josef Středula ne veut pas jeter l’opprobre sur toutes les agences d’intérim. Il dénonce seulement certaines pratiques selon lui « insensés » et « hors des réalités du monde du travail ». Selon lui, il n’est pas rare que les contrats établis par ces agences pour les travailleurs immigrés, qui bien souvent ne les comprennent pas, bafouent de manière éhontée le droit du travail. Il regrette également que les éventuelles sanctions pour les entreprises en infraction ne sont guère dissuasives : il s’agit le plus souvent d’amendes qui ne les empêchent pas de reprendre les mêmes activités, parfois sous un nouveau nom.

Ministre du Travail et des Affaires sociales de 2010 à 2012, Jaromír Drábek a mené une politique offensive contre l’emploi illégal des étrangers, lesquels font le bonheur de certaines firmes gourmandes en travail saisonnier. Il a renforcé l’arsenal répressif contre les employeurs contrevenants et ceux-ci risquent désormais une amende de cinq millions de couronnes, soit près de 200 000 euros : un effet d’annonce qui semble avoir été peu suivi de résultats. Marek Čaněk travaille pour le Consortium des organisations d’aide aux migrants en République tchèque, il explique :

Photo: Commission européennePhoto: Commission européenne « Avec le ministre Jaromír Drábek, mais également avant lui, il a beaucoup été question de la nécessité de contrôler le travail illégal. Mais je pense que la priorité devrait être de faire respecter le droit du travail, et ce pour les salariés tchèques comme étrangers. Dans ce secteur économique donné, il faut ensuite se poser la question de savoir pourquoi il y a du travail clandestin ? Ce n’est pas seulement le fait d’employeurs sans scrupules. Mais ces employeurs qui sont une partie de la chaîne économique peuvent être sous la pression de firmes pour lesquelles ils sont fournisseur, et qui les contraignent à s’assurer une certaine marge, à réaliser des économies sur la force de travail. »

Le travail au noir est difficile à chiffrer, tout comme par définition le nombre d’immigrés sans papiers en République tchèque. En 2007, 21 000 travailleurs étrangers ont été contrôlés : 3 800 d’entre eux étaient employés illégalement. Depuis la crise est passée par là et n’a certainement pas arrangée les choses, le nombre de permis de travail accordés aux étrangers ayant singulièrement baissé. Toujours en 2007, plus de 6 000 étrangers ont fait l’objet de mesures d’expulsion, mais seulement un dixième d’entre elles ont été effectivement appliquées. Josef Středula estime que ce n’est pas contre cette population en difficulté que l’Etat tchèque devrait engager ses moyens, mais contre les personnes et les entreprises qui organisent leur commerce :

Photo: Kristýna MakováPhoto: Kristýna Maková « De notre point de vue, quand une personne est déjà ici – quelque soit sa situation, qu’elle y soit de façon légale, illégale, ou bien, comme beaucoup, qu’elle soit venue légalement mais que les circonstances, souvent liées à la crise, ont fait qu’elle se trouve finalement en situation illégale – nous estimons que les services de l’Etat ne devraient pas fermer les yeux. Tous les types de services de l’Etat : la police des étrangers, l’inspection du travail, le ministère du Travail, celui de l’Intérieur et surtout celui des Finances. Ils devraient tous commencer par s’intéresser, non pas à ces personnes qui se sont retrouvées dans des situations très difficiles à résoudre, mais à ces entreprises qui les possèdent, qui font le commerce de ces gens, et qui en plus n’utilisent parfois pas ces revenus, ne les déclarent pas au fisc. »

M. Středula ajoute que les autorités ne se donnent pas les moyens de lutter contre le travail non déclaré, un secteur qui représente pourtant un manque à gagner important pour l’Etat, pour ses systèmes de retraite et de santé et pour son budget. Selon lui, c’est au niveau européen que des mesures devraient être prises pour renforcer la coopération en matière de lutte contre le travail illégal et surtout en vue d’harmoniser les normes sociales et la fiscalité des Etats membres, dont la très grande disparité encourage aujourd’hui certaines personnes à une émigration économique qui les contraints en réalité à accepter des emplois en infraction avec le droit du travail du pays où ils se trouvent.

24-05-2013