« Même si j’estime qu’un homme n’a pas le droit de se tuer, j’ai une grande estime pour Jan Palach »

15-01-2019

Le 16 janvier 1969, Jan Palach, étudiant âgé de 20 ans, s’immolait par le feu sur la place Venceslas dans le centre de Prague à la fois pour dénoncer l’occupation de la Tchécoslovaquie par les soldats soviétiques et appeler le peuple à se révolter. Cinq mois après l’écrasement du Printemps de Prague, son geste avait engendré une importante vague d’émotion bien au-delà des frontières de la Tchécoslovaquie. Cinquante ans plus tard, le professeur en philosophie Jan Sokol évoque ses souvenirs et le l’héritage laissé selon lui par Jan Palach, symbole de la résistance au régime communiste.

Jan Sokol, photo: Jan Bartoněk, ČRoJan Sokol, photo: Jan Bartoněk, ČRo « Ce jour-là, je voyageais en direction de Moscou, car nous collaborions alors techniquement sur un projet de développement d'ordinateurs, et j’y avais été invité pour une conférence. C’est dans l’avion que j’ai appris la mort de Palach et j’ai alors décidé de commencer mon discours à Moscou par une minute de silence. »

« Cela a eu quelques conséquences pour moi. On m’a notamment confisqué mon passeport et interdit de voyager. Mais cela ne vaut bien entendu pas la peine d’en parler… Naturellement, nous avons beaucoup discuté sur la manière de classer l’acte de Palach. Certains pensaient que c’était un suicide, mais ce n’était pas mon avis. Je porte une grande estime à ce qu’il a fait, même si, de manière plus générale, j’estime qu’un homme n’a pas le droit de se tuer. Toutefois, j’admets qu’il y a peut-être des cas de figure où se prendre la vie est la seule solution qui reste pour résoudre en quelque sorte des situations sans issue. »

Ses revendications et l’appel que Jan Palach avait lancé au peuple tchécoslovaque ont-ils été entendus, selon vous ?

« Palach a adressé son message d’abord au gouvernement et au parti communiste. Il voulait que l’on revienne au programme du ‘socialisme à visage humain’, comme on le désignait à l’époque. Il est donc logique que les autorités n’aient pas donné suite. »

« Il me semble que son geste est le témoignage d’un homme qui n’a pas trouvé de meilleur moyen pour se faire entendre. Sur ce point précis, on peut dire qu’il a été entendu dans une certaine mesure. Néanmoins, les gens ne l’ont pas suivi, ils n'ont pas voulu faire comme lui l'entendait. C’est facile de dire qu’il faut relever la tête, mais la question est de savoir comment sous un régime totalitaire. Cela n’est pas si évident. »

Jan Palach, photo: CC BY 3.0Jan Palach, photo: CC BY 3.0

Peut-on donc affirmer qu’il a finalement fallu attendre vingt ans et les manifestations de janvier 1989 dans le cadre de ce qui a été ensuite appelé « La semaine Palach » pour que son appel à se mobiliser soit entendu ? Dans quelle mesure ce parallèle entre les événements de 1969 et ceux de 1989 est-il possible ?

'La semaine Palach', photo: ČT'La semaine Palach', photo: ČT « Il existe une liaison très étroite. En 1989, les manifestants ont cherché à répondre à l’appel de Palach de manière peut-être plus efficace. Mais cela s’explique aussi par le fait que de telles manifestations étaient devenues possibles, ce qui n’était pas le cas en 1969. »

« De la même manière, l’acte de Palach a été mis en valeur et exploité lors des changements de 1989. Son nom est alors souvent revenu dans les discours des leaders et des grandes figures du mouvement démocratique. »

Est-ce alors là le principal legs laissé par Jan Palach ?

« Oui, car nous vivons aujourd’hui dans une société libre presqu’idéale sans entrave aux droits civiques. Il n’y pas de limitations à cette liberté, que celle-ci soit civique ou publique. Ceci dit, cela ne signifie pas que cette liberté ne soit pas menacée, et ce d’autant moins que les générations qui ont connu le régime communiste disparaissent. Or, les jeunes ne possèdent pas cette expérience et c’est pourquoi il me semble qu’il est important qu’ils sachent que l’acte de Palach n’était pas la conséquence du comportement d’un fou ou un simple suicide. »

15-01-2019