Expulsion des Allemands en 1945-46 : les propos d’Angela Merkel suscitent un tollé en Tchéquie

21-06-2018

L’expulsion massive de la population allemande des pays d’Europe centrale et orientale après la Seconde Guerre mondiale est un acte « moralement et politiquement injustifiable » selon Angela Merkel. La chancelière allemande a fait cette déclaration mercredi, à l'occasion de la Journée mondiale des réfugiés. Immédiatement, ses propos ont provoqué un tollé sur la scène politique tchèque.

Andrej Babiš, photo: Michal Krumphanzl, ČTKAndrej Babiš, photo: Michal Krumphanzl, ČTK Le président de la République Miloš Zeman a exprimé, par l’intermédiaire de son porte-parole, son « profond désaccord » avec la déclaration de la chancelière allemande, de même que le Premier ministre Andrej Babiš :

« De tels propos sont absolument inacceptables. Ils le sont d’autant plus qu’ils ont été prononcés au moment où nous nous souvenons des atrocités commises suite à l’attentat contre Reinhard Heydrich, dont les massacres des villages de Lidice et de Ležáky, sans oublier l’assassinat des parachutistes tchécoslovaques, auteurs de cet attentat. Je regrette le fait que l’on réveille de la sorte les anciennes blessures. »

Pour rappel, entre 320 000 et 350 000 citoyens de l’ancienne Tchécoslovaquie, dont environ 80 000 d’origine juive, ont péri pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la Libération, près de trois millions d’Allemands des Sudètes, à savoir des régions frontalières de la Bohême et de la Moravie, ont été expulsés de la Tchécoslovaquie et ont vu leurs biens être confisqués, en vertu du principe de responsabilité collective et conformément aux décrets du président Beneš. Le nombre d’Allemands déplacés au lendemain de la guerre de tous les pays d’Europe centrale et orientale, notamment de l’ex-Tchécoslovaquie et de la Pologne, est estimé entre 12 et 14 millions.

Angela Merkel, photo: ČTKAngela Merkel, photo: ČTK Participant, mercredi, à un événement à Berlin, rendant hommage aux victimes de la fuite et de l'expulsion, la chancelière Angela Merkel a constaté que les migrations constituaient « le plus grand défi actuel de l’Europe ». Dans son discours, elle a mis l’accent sur l’aspect humain du problème. Dans ce contexte, la chancelière a qualifié l’expulsion des Allemands de « conséquence immédiate de la guerre et des crimes horribles commis par la dictature national-socialiste ». « Cela ne change rien au fait qu’il n’y avait aucune justification, pas plus politique que morale, à cette expulsion », a déclaré Angela Merkel.

En réaction à ces propos, le président Miloš Zeman s’est référé aux conclusions de la conférence de Potsdam qui a défini, durant l’été 1945, le sort des ennemis des forces alliées. Historien à l’Université Masaryk de Brno, Tomáš Dvořák explique :

Foto: Post BellumFoto: Post Bellum « L’expulsion de la population allemande n’était encadrée par aucune loi. C’est le décret constitutionnel du président de la République, daté du 2 août 1945, qui a donné le feu vert au transfert. Par ce décret, tous les habitants de l’ancienne Tchécoslovaquie de langue allemande ont été privés, en bloc, de leur citoyenneté. Il était alors possible d’expulser ces personnes, mais aucune loi en ce sens n’a été adoptée. Pourtant, il existe ce que les historiens appellent ‘le mythe de Potsdam’ : une partie de la population continue à croire que l’expulsion des Allemands a été décidée lors de cette conférence par les alliés. Ce n’est pas vrai. Le gouvernement tchécoslovaque était prêt à expulser les citoyens allemands en masse et par tous les moyens, même sans le consentement de la communauté internationale. »

Pour rappel, le transfert spontané et violent des « Allemands tchécoslovaques » a commencé dès mai 1945, faisant au total entre 15 000 et 30 000 victimes, selon les estimations des historiens. Sujet tabou jusqu’à la chute du régime communiste en 1989, l’expulsion des Allemands des Sudètes demeure un point sensible en République tchèque, comme en témoignent les autres réactions houleuses qu’a suscitées la déclaration d’Angela Merkel.

Tandis que le leader du parti anti-migration SPD, Tomio Okamura, a appelé la diplomatie tchèque à protester officiellement contre « la provocation » et « le revanchisme » de la chancelière allemande, le ministère des Affaires étrangères a préféré réagir sur un ton conciliant. Selon sa porte-parole, la chef du gouvernement allemand n’a pas remis en cause la base de la Déclaration tchéco-allemande de 1997, document majeur du rapprochement entre les deux pays. « L’évaluation morale des événements historiques relève du droit de chacun, la chancelière allemande ne fait pas figure d’exception », a conclu le ministère des Affaires étrangères.

21-06-2018