1989 et moi et moi et moi – Anežka Charvátová : « Après la révolution, toutes les portes se sont ouvertes aux étudiants de langues étrangères »

19-11-2019

« Le 17 novembre est l’unique fête nationale qui m’appartient : c’est la seule que je célèbre, avec mes amis », affirme Anežka Charvátová, traductrice reconnue d’espagnol et de français. Jeune enseignante à l’Université Charles, elle a participé à la grève des étudiants et servi d’interprète pour les journalistes et personnalités étrangères qui ont afflué à Prague lorsque le rideau de fer est tombé. « Cette incroyable énergie des premières semaines de la révolution, je ne l’avais jamais ressentie chez les Tchèques ; néanmoins je la retrouve aujourd’hui chez mes étudiants », a confié Anežka Charvátová au micro de Radio Prague Int. Elle nous parle du difficile apprentissage des langues occidentales dans la Tchécoslovaquie communiste, des devises cachées dans les chaussures et de la manière dont la révolution a transformé sa vie de traductrice.

Anežka Charvátová, photo: Tomáš Vodňanský, ČRoAnežka Charvátová, photo: Tomáš Vodňanský, ČRo

 « J’ai étudié la philologie moderne, le français et l’espagnol. Le problème était que pendant nos études, nous n’avions pas la possibilité de voyager, d’apprendre la langue du quotidien. Quelques-uns parmi nous avaient cette possibilité, mais c’étaient des membres du parti communiste ou alors des membres actifs de l’Union socialiste de la jeunesse (Socialistický svaz mládeže – SSM, ndlr). »

 « Non seulement nous ne pouvions pas nous rendre en France, mais nous ne pouvions même pas aller officiellement à l’Institut français de Prague, qui était considéré comme un territoire étranger ! A la faculté, nous avions la chance d’avoir un lecteur de français très sympa. Nous nous sommes liés d’amitié avec lui, nous avons gardé ses enfants… Grâce à lui, nous étions au courant de l’actualité française et de l’actualité littéraire aussi, car il nous prêtait des livres. »

L’Institut français était considéré comme un territoire étranger.

 « J’ai reçu mon diplôme en 1988, mais je suis restée à la Faculté des lettres en tant qu’enseignante, en remplacement d’une collègue qui était en congé maternité. Je donnais des cours de littérature espagnole. Le 17 novembre 1989, c’était un vendredi, je suis allée manifester avec mes copains de la faculté, ainsi qu’avec mes collègues professeurs. Nous suivions le cortège et vers six heures du soir peut-être, quand il faisait absolument noir, nous nous sommes retournés et nous avons vu une masse derrière nous. Nous étions tellement nombreux ! Avec mes amis, nous nous sommes dits : ‘Ça y est, le moment est venu, la situation change, le régime ne peut plus tenir… Ensuite, toutes les portes se sont ouvertes pour ma génération ! »

Vous aviez 24 ans au moment de la révolution…

 « Exactement. Tout a changé pour nous. Dès le mois de novembre, des étrangers ont commencé à affluer à Prague. Du coup, mes amis linguistes et moi, nous servions d’interprètes à des journalistes, à des personnalités étrangères, à des écrivains et des philosophes. Nous les accompagnions, nous leur expliquions ce qui était en train de se passer. Avec mon ami, nous avons assisté en tant qu’interprètes à une conférence d’une élève de Jean-Paul Sartre. C’était quelque chose d’extraordinaire pour nous. »

Photo: Archives de Monsieur RůžičkaPhoto: Archives de Monsieur Růžička

Avez-vous participé à d’autres manifestations anti-communistes avant celle du 17 novembre ?

 « Oui, à plusieurs reprises et heureusement, je n’ai jamais eu de problème. J’ai également signé la pétition Quelques phrases (le manifeste Několik vět, demandant la fin de la criminalisation de l’opposition, a été publié en juin 1989 par le journal clandestin Lidové noviny, et a été signé par un nombre record de 40 000 personnes, ndlr), mais je n’étais pas spécialement active et je ne me considère pas comme une dissidente. »

 « Avec mes parents, nous n’étions pas d’accord avec le régime, nous écoutions les radios Voice of America et Radio Free Europe, mais nous n’étions pas engagés dans l’opposition. Mes parents et moi, nous vivions notre vie indépendamment du régime, une vie marquée par la littérature et les contacts avec nos amis à l’étranger… Il est vrai que nous allions tous les dimanches à la messe et c’était mal vu à l’époque. Mon père (le spécialiste de philologie classique Ladislav Vidman, ndlr) n’a pas pu faire son doctorat à cause de cela. »

Pendant vos études, il n’était pas question de partir en stage en France ou en Espagne. Mais vous avez quand même effectué un séjour d’étude à Cuba. Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Cuba, photo: FOTO:FORTEPAN / Urbán Tamás, CC BY-SA 3.0Cuba, photo: FOTO:FORTEPAN / Urbán Tamás, CC BY-SA 3.0 « Effectivement, la France était réservée aux étudiants politiquement engagés qui, en plus, étudiaient le français et le tchèque par exemple, et non pas deux langues occidentales comme moi. Ceux qui étudiaient l’espagnol étaient alors envoyés à Cuba, qui était un pays frère. J’y ai passé six mois, à la fin de 1987 et au début de 1988, y compris les fêtes de Noël. C’était dur car des produits essentiels y faisaient défaut, par exemple le papier toilette. De ce point de vue, la situation était pire qu’en Tchécoslovaquie. »

'Trois tristes tigres', photo: fra'Trois tristes tigres', photo: fra « Mais autrement, c’était une expérience formidable. Déjà le fait de vivre seule, d’être indépendante, c’était quelque chose d’exceptionnel à l’époque où Erasmus n’existait pas encore. J’ai passé beaucoup de temps à consulter des livres dans une grande bibliothèque de Casa de las Américas, ce qui était important pour ma formation. En revanche, les cours à la faculté ne valaient rien, je n’y suis pratiquement pas allée… Surtout, je me suis liée d’amitié avec des gens de toute l’Amérique latine. Ce séjour m’a marquée aussi du point de vue de ma future carrière de traductrice : à cette époque, j’ai lu pour la première fois ‘Trois tristes tigres’ de Guillermo Cabrera Infante, un roman aujourd’hui encore interdit à Cuba. On me l’a prêté et je l’ai lu comme je lisais à l’époque les auteurs tchèques interdits par la censure communiste. Trente ans après, j’ai traduit ce roman en tchèque. Je crois que traduire un auteur aussi cubain sans avoir vécu à Cuba aurait été impossible. »

Pour revenir à la révolution de Velours : comment vous sentiez-vous dans votre rôle de traductrice-interprète alors que, comme vous le dites vous-même, vous aviez peu de possibilités sous l’ancien régime de pratiquer les langues à l’oral ?

 « Même derrière le rideau de fer, ceux qui voulaient réellement apprendre une langue étrangère pouvaient se débrouiller. Personnellement, je passais presque tous les soirs à l’Institut français à regarder des films. »

Même si c’était interdit ?

 « Pfff… Tout le monde s’en fichait ! Et puis j’avais une amie française qui venait me voir chaque année pour passer les vacances avec moi. Pour traduire des textes à la faculté, il était important d’avoir étudié la littérature et la philosophie. La langue ‘abstraite’, on la connaissait bien. Ce que l’on connaissait moins, c’était la langue quotidienne. »

Comment a changé votre domaine, celui de la traduction littéraire, après la révolution de Velours ?

 « Déjà, les jeunes traducteurs voyagent beaucoup plus que nous : ils parlent les langues mieux que nous ne les parlions à l’époque. D’un autre côté, le marché littéraire, qui est assez ‘sauvage’ chez nous, limite d’une certaine manière leurs possibilités de se développer professionnellement. La censure idéologique a été remplacée par la censure du marché : on peut seulement publier des auteurs qui se vendent bien. Publier un auteur ‘difficile’ devient presque impossible. »

La censure idéologique a été remplacée par la censure du marché.

Malgré le nombre élevé de maisons d’édition qui existent en Tchéquie ?

 « Certes, il existe des éditeurs indépendants qui publient leurs coups de cœur, et ce surtout, il est vrai, dans le domaine de la littérature française. Le problème est qu’à nous, traducteurs, il nous est demandé de travailler sous la pression du temps, dans l’urgence. Et nous sommes très mal payés pour cela. »

Photo: Archives de Petr ZatloukalPhoto: Archives de Petr Zatloukal

En novembre 1989, comment avez-vous vécu la révolution sur le sol universitaire ?

 « C’était une grande euphorie. Les étudiants ont déclaré la grève et tout le monde a participé. Seulement, la première semaine de la révolution, celle qui a suivi le 17 novembre, a été marquée par une incertitude. Les troupes des milices populaires de toute la Tchéquie se sont rassemblées à Prague, mais cela a fait plus peur à nos parents qui ont vécu l’occupation soviétique en 1968 qu’à nous, les jeunes. Dès que le secrétaire général du PC a démissionné, nous savions que le changement était irréversible. Néanmoins, la grève des étudiants a duré jusqu’à l’élection de Václav Havel comme président de la République, fin décembre. »

 « Les étudiants de la Faculté des lettres étaient très actifs. Par exemple, ils ont participé à l’organisation d’une aide humanitaire destinée à la Roumanie. »

Vous-même, vous avez failli partir en Roumanie à la fin de 1989, n’est-ce pas ?

Anežka Charvátová, photo: Gonzalo NunezAnežka Charvátová, photo: Gonzalo Nunez « Oui, comme j’ai étudié aussi le roumain, je voulais accompagner, avec un ami de la faculté, le convoi d’aide humanitaire en tant qu’interprète. Le 23 décembre je crois, nous étions prêts à partir, avec un sac à dos. On a prélevé notre sang pour savoir quel était notre groupe sanguin. C’était une grande aventure. Finalement, les organisateurs du convoi ont décidé que les interprètes n’étaient pas nécessaires et le train est parti sans nous. Je crois que c’était une bonne chose. La situation en Roumanie était compliquée et dangereuse : il leur fallait des gens préparés à cela, même psychologiquement, et non pas des étudiants en lettres modernes… »

Vous souvenez-vous de votre premier voyage en Occident après la révolution ? Etes-vous allée en Espagne, en France ou alors en Italie, étant donné que vous parlez aussi l’italien ?

 « J’ai effectué mon premier grand voyage en Occident en 1990, avec mon futur mari. C’était comme un voyage de noces, mais avant le mariage. Nous sommes allés en France, pour enfin rendre visite à tous les amis que nous avions là-bas. Je me rappelle qu’il fallait encore demander un visa ! En plus, le problème des devises était toujours le même qu’avant 1989 : sous le communisme, les Tchèques ne pouvaient pas posséder de dollars ou de francs. Il fallait avoir une autorisation pour pouvoir les acheter, mais en quantité limitée. En partant en France, nous avions donc peu de devises, mais les douaniers allemands et français nous demandaient de disposer d’une somme suffisamment élevée pour couvrir nos besoins. C’était une situation absurde : avant de passer le contrôle à la douane tchèque, nous avons caché des devises dans nos chaussures, chaussettes et je ne sais où encore, pour les sortir quelques minutes plus tard du côté allemand de la frontière ! »

Et c’était en 1990.

 « Exactement. Je m’en souviendrai toujours (rires). »

19-11-2019