1989 ET MOI, et moi et moi : « Les chevaliers de la montagne de Blaník sur la place Venceslas »

10-10-2019

Suite de notre série d’entretiens réalisés avec les témoins des événements de novembre 1989 qui ont abouti à la chute du régime communiste dans l’ancienne Tchécoslovaquie. Aujourd’hui, c’est Lucie Slavíková-Boucher, médecin-radiologue tchèque installée à Paris, qui prend le relais. En 1989, elle a participé au mouvement étudiant à Plzeň, en Bohême de l’Ouest.

Lucie Slavíková-Boucher, photo: Magdalena HrozínkováLucie Slavíková-Boucher, photo: Magdalena Hrozínková

Lucie Slavíková-Boucher, depuis quand vivez-vous en France ?

 « Je suis arrivée en France en 1990, donc cela va faire trente ans l’année prochaine. »

En marge de votre carrière de médecin, vous avez fondé à Paris une école tchèque, qui fait aujourd’hui parti du réseau des Ecoles tchèques sans frontières. Un peu partout dans le monde, ces écoles proposent aux enfants bilingues un enseignement en tchèque. Mais avant cela, vous avez étudié à Plzeň, c’était justement au moment de la révolution de Velours…

Photo: ČTPhoto: ČT « J’avais 22 ans en 1989 et cette année-là est liée à mes souvenirs de jeunesse les plus forts. Ces souvenirs sont tellement marquants que cela embête mes propres enfants, aujourd’hui adultes, car je ne cesse de leur répéter : « La révolution de Velours, c’était quand nous manifestions sur la place Venceslas… » Ils connaissent toute cette histoire par cœur. Peut-être qu’un jour ils comprendront que c’était vraiment quelque chose d’extraordinaire. » (rires)

 « A l’époque, j’étais donc étudiante en médecine à l’Université Charles à Plzeň. Immédiatement, nous nous sommes joints au mouvement étudiant, nous dormions dans les locaux de la faculté… Je garde un souvenir particulièrement fort des personnes âgées notamment qui venaient nous voir à la fac et nous apportaient à manger ou du café, alors que le café était cher et pas accessible pour tout le monde. Ces gens nous disaient : ‘C’est pour vous remercier, vous faites la révolution à notre place’. Ce soutien spontané de la part d’inconnus était très émouvant. »

 « Ensuite, un moment particulier de novembre 1989 m’a marquée. Nous étions réunis sur la place Venceslas, à Prague et tout d’un coup, en bas de la place, nous voyons arriver les chevaliers de la montagne de Blaník ! La légende dit qu’ils dorment dans la montagne et qu’ils se réveilleront un jour pour défendre la nation tchèque lorsque celle-ci en aura besoin. C’étaient les étudiants de la faculté des arts qui ont mis en scène ce spectacle hors du commun. »

Avant la révolution de Velours, pouvait-on pressentir un changement au sein de la société ?

Photo: Archives de l’Université CharlesPhoto: Archives de l’Université Charles « Pour ma part, je n’ai rien pressenti. Si j’avais été à Prague, j’aurais peut-être plus d’informations, mais moi, je vivais à Plzeň, loin du milieu des dissidents. Je m’occupais de mes études, je faisais beaucoup de sport… Néanmoins, je me souviens de l’un de mes collègues à la faculté qui participait aux activités des opposants au régime communiste, ce que je ne savais même pas à l’époque. Un jour de septembre ou d’octobre 1989, il s’est mis à parler de la Charte 77 pendant le cours de marxisme-léninisme, cours qui était obligatoire à la faculté de médecine. Ce qui était étonnant, c’est qu’il n’a pas été puni. De surcroît, les propos de cet étudiant ont déclenché un débat, sans que notre professeur s’en inquiète ! Forcément, les choses étaient en train de bouger… Une année auparavant, un tel débat n’aurait certainement pas pu avoir lieu. »

A la rentrée 1989, connaissiez-vous Václav Havel, ne serait-ce que de nom ?

 « Honnêtement, je ne saurais pas vous dire… La révolution l’a rendu tellement célèbre que nous avons l’impression de l’avoir toujours connu. Pour ma part, je ne sais vraiment pas… »

Souvenez-vous de votre premier voyage « en Occident » ?

 « Oui, c’était en décembre 1989. Avec ma sœur, nous avons pris un train pour Munich, où nous avons passé trois jours. Cette liaison entre Plzeň et Munich existe toujours, le trajet dure quatre heures. Je me souviens qu’à la frontière avec la RFA, les douaniers étaient aussi surpris que nous. Nous n’avions que quelques deutschemarks en poche… Ils nous ont mis un tampon dans nos passeports et nous ont laissés passer, visiblement, ils ne savaient pas quoi faire d’autre… Puis nous nous sommes retrouvées à Munich et nous avions l’impression de vivre quelque chose d’incroyable. »

Comment est-ce que vous vous êtes retrouvée, un an plus tard, en France ?

Photo: Archives de Radio Prague InternationalePhoto: Archives de Radio Prague Internationale « Etudier en France, c’était mon rêve. Alors j’ai envoyé une lettre à la Sorbonne, qui est l’université française la plus connue à l’étranger, sans que je sache que la Sorbonne n’a pas de faculté de médecine (rires). A ma grande surprise, l’université m’a répondu, par courrier, en m’annonçant que je devais d’abord passer un examen de français au consulat à Prague, pour pouvoir m’inscrire ensuite dans une école supérieure en France en tant que candidat étranger. »

 « J’ai passé l’examen au consulat de France à Prague (les tests étaient enregistrés sur des cassettes envoyées spécialement à Prague par l’Académie de Paris ; elles étaient dans des enveloppes qui ont été ouvertes devant moi), j’ai réussi et j’ai pu m’inscrire à distance. Sauf que je n’avais pas d’argent pour financer mes études ! Les pays du bloc soviétique ne faisaient partie d’aucun programme de bourses. Heureusement, le régime est tombé et le gouvernement français a immédiatement proposé cinq bourses pour les étudiants désireux d’étudier en France. Je me suis présentée devant la commission et comme j’avais déjà tous mes examens, j’ai reçu l’une de ces bourses, pour un an. Mais il se trouve que pendant cette année scolaire j’ai fait connaissance de mon futur mari et je suis restée… »

10-10-2019