1989 et moi et moi et moi - Saša Uhlová : « J’ai été moins endommagée par la normalisation que le reste de ma génération »

05-12-2019

Notre série consacrée à 1989 se poursuit avec la journaliste Saša Uhlová qui, si elle n’avait que douze ans aux moments de la révolution de Velours, a vécu de près les changements survenus à l’époque.

Saša Uhlová, photo: Khalil Baalbaki, ČRoSaša Uhlová, photo: Khalil Baalbaki, ČRo

Saša Uhlová, bonjour. Vous êtes journaliste, vous êtes issue d’une fratrie et d’une famille éminemment francophone et francophile. Votre père est Petr Uhl, journaliste, personnalité engagée dans la dissidence sous le communisme, tout comme votre mère Anna Šabatová, l’actuelle médiatrice de la République, également issue d’une famille de dissidents politiques. Comment et quand avez-vous réalisé que votre famille était différente ?

« Je pense que c’était avant que je n’entre à l’école. Mon père a été emprisonné quand j’avais environ un an et demi. Ma mère nous a expliqué, à mon frère aîné et moi, que notre père était quelqu’un de courageux, qui disait tout haut ce qu’il pensait et que c’était pour cette raison qu’il avait été emprisonné. Je savais que tout le monde n’allait pas en prison, donc j’ai bien senti une différence. Mais le moment le plus fort, ça a été en entrant à l’école. J’ai réalisé que mes camarades de classe ne savaient même pas que nous vivions dans un régime qui n’était pas libre. Là, j’ai vraiment senti que je vivais dans un milieu différent des autres… »

Comment cette différence s’exprimait-elle dans votre quotidien à la maison ? On sait qu’à l’époque de la dissidence, comme rien ne pouvait être manifeste dehors, tout se passait à l’intérieur, dans les appartements, les maisons... On pense notamment à ces conférences ou ces théâtres d’intérieur…

« Oui, j’évoluais dans l’ambiance d’une communauté qui vivait une vie très riche. Quand on me le demande, je dis toujours que j’ai des souvenirs heureux de mon enfance… Mais en même temps, il ne faut pas imaginer qu’on avait peur d’en parler : on ne cachait pas les choses. Ma mère, puis mon père après être sorti de prison, ne me disaient jamais : ‘tu ne dois pas dire cela à l’école’. J’en disais, parfois, des choses… Ce n’était plus la période des années 1950. C’était la fin de la normalisation, donc c’est clair que ça pouvait poser des petits problèmes, mais ce n’était pas dramatique non plus. »

C’était peut-être spécifique à votre famille : il était connu que c’était une famille de dissidents, alors que vos camarades auraient peut-être pris plus de risques à dire certaines choses à voix haute à l’école…

« Oui, exactement, ça jouait aussi un rôle. Je pense qu’en fait j’ai grandi dans un milieu assez libre : ma famille vivait finalement en accord avec ses idées. Donc j’ai été moins endommagée par la normalisation que le reste de ma génération… »

Il n’y avait pas chez vous cette schizophrénie entre le dehors et le dedans…

« Exactement… »

J’ai récemment discuté avec votre frère cadet Michal Uhl qui me disait que la famille était très politisée, et qu’en tant qu’enfants, vous étiez parties prenantes des discussions…

« Oui, c’est vrai que dans notre famille on parlait de deux choses : de politique, dans son sens large, donc aussi de questions sociales, et de linguistique puisque mon père adore l’étymologie des mots… A table, au déjeuner ou au dîner, voilà de quoi nous discutions… »

Au moment de la révolution de Velours en novembre 1989, vous avez une douzaine d’années. Quels sont vos souvenirs les plus marquants de cette période et des jours qui ont suivi le 17 novembre ?

« Mon premier souvenir remonte à la chute du mur de Berlin. Ma mère s’est mise à pleurer, en demandant : ‘quand cela va-t-il venir chez nous ?’ C’était la première fois que j’ai réalisé qu’on attendait la fin de ce régime. Comme j’avais grandi dedans, je n’imaginais pas une seconde que cela puisse se terminer. J’imaginais que j’allais grandir, aller en prison, que je ne pourrais pas faire mes études. C’est ainsi que j’imaginais ma vie, mais là, j’ai compris qu’on attendait la fin… Elle est finalement venue très tôt, soudainement. »

« Le vendredi 17 novembre, je ne savais pas qu’il se passait quelque chose qui allait changer l’Histoire. J’ai réalisé qu’on vivait un changement le lundi matin. Nous habitions non loin de la place Venceslas et le matin une foule immense s’y est rendue. Avant, les manifestations n’étaient pas si grandes, mais là je voyais des étudiants, des jeunes, et j’ai compris que quelque chose se passait. Je ressentais quelque chose de fort, c’était presque physique. »

Vos parents vous ont-ils emmenée aux manifestations ? Vous alliez à l’école ou vous faisiez l’école buissonnière ?

« Mon père ne pouvait pas aller aux manifestations. Généralement, il y avait un policier devant chez nous qui ne laissait pas mes parents sortir. Parfois, ma mère réussissait à sortir par la cour, à échapper à la surveillance. Mais mon frère et moi allions aux manifestations tout seuls. »

Novembre 1989, photo: Dušan Bouška, Archives de ČRoNovembre 1989, photo: Dušan Bouška, Archives de ČRo

Vous parliez de la sensation physique… Avez-vous peut-être un son ou une image ou autre que vous associez plus particulièrement avec 1989 ?

« La vue de la foule dans les rues. Des camarades de classe ont aussi pris part aux manifestations, et soudain ils ont réalisé de quelle famille je venais. Ils ont commencé à parler de moi comme si j’étais un personnage important. C’était désagréable, cette attention qu’on me prêtait soudain… Je le décris avec mes yeux d’aujourd’hui, mais je pense que je sentais déjà à l’époque que je n’étais qu’une enfant, que ce n’était pas moi qui avais lutté contre le régime. Et cette attention n’était pas agréable. »

« Cela dit ça a vite changé, quand les parents de mes camarades ont réalisé que mon père était de gauche. Les élèves ont commencé à se moquer de moi, en disant que mon père était communiste, alors qu’il n’a jamais été membre du parti. Certains de leurs parents l’avaient par contre été ! Mais être de gauche, c’était être une personne qui construit des goulags, qui est communiste. Là, c’était vraiment du bizutage de la part de mes camarades. Donc les années 1990 ont été paradoxalement plus dures pour moi… »

Qu’en était-il des enseignants à l’école ? Vous ont-ils parlé de ce qui se passait ?

Photo: ČT24Photo: ČT24 « Il n’y avait pas que moi qui venait d’une famille de dissidents, il y en avait quelques autres aussi. J’avais une professeure de russe et c’est elle qui nous a parlé des événements. C’était une femme très courageuse. Elle n’avait aucun problème à nous expliquer ce qui se passait, mais les autres profs pas du tout… »

C’est d’ailleurs un problème dont on parle souvent aujourd’hui : la période après la Seconde guerre mondiale est très peu étudiée à l’école…

« Le problème de l’enseignement de l’histoire en Tchéquie, c’est qu’on commence à la préhistoire et qu’on n’a jamais le temps d’étudier le XXe siècle. Ayant étudié dans le système français, j’ai trouvé cela meilleur car on n’étudie pas toutes les périodes. On en choisit certaines et on les traite bien. A l’école tchèque, on apprend beaucoup plus de dates et de choses comme cela. J’ai beaucoup plus appris à l’école française… »

Cette histoire familiale de la dissidence, elle a été transmise presque comme une sorte de perfusion à vous, les enfants… Vous et vos frères exercez tous des métiers qui sont de près ou de loin en lien avec la société, la défense des droits de l’Homme…

Saša Uhlová, photo: Bára Kociánová, ČRoSaša Uhlová, photo: Bára Kociánová, ČRo « Oui, on peut dire cela ainsi. Mais nous commençons, aujourd’hui, à être moins spécifiques ! En tant que journaliste, quand j’écrivais sur le surendettement il y a dix ans, j’étais la seule à le faire. Aujourd’hui, le sujet est traité dans d’autres médias… Les thèmes sociaux sont désormais abordés partout. Cela fait déjà trente ans depuis la révolution de Velours et la société tchèque a changé. Les élites ne se disent plus automatiquement de droite et commencent à se rendre compte que c’était une réaction au fait qu’il y avait eu le communisme. Je pense qu’aujourd’hui, dans les rédactions par exemple, de nombreux journalistes se sentent de gauche, même s’ils ne le diront pas à haute voix. Mais surtout ils traitement de thèmes sociaux et le font bien. Je suis contente : c’est plus simple ainsi. Je ne peux pas tout faire. Quand je vois d’autres journalistes qui font bien leur travail, même sur les thèmes que je traite, je trouve cela vraiment bien. »

05-12-2019