Bedřich Hrozný, le « Champollion tchèque »

23-12-2015

Orientaliste tchèque parmi les plus renommés, Bedřich Hrozný était un grand connaisseur de la civilisation hittite, dont il fut le premier à déchiffrer la langue en caractères cunéiformes. Un fait d’arme qui remonte à la Première Guerre mondiale, il y a tout juste un siècle. Chercheuse au CNRS, spécialiste des mondes sémitiques et en particulier de la langue hittite, Alice Mouton est revenue pour Radio Prague sur la découverte effectuée par son lointain collègue tchèque, parfois qualifié de « Champollion tchèque », en commençant par une brève présentation des Hittites.

Hattusa, photo: China_Crisis, CC BY-SA 2.0 GenericHattusa, photo: China_Crisis, CC BY-SA 2.0 Generic « Le royaume hittite est l’un des plus grands royaumes du Proche Orient ancien dans le deuxième millénaire avant Jésus-Christ. C’est un royaume qui a été tellement étendu et puissant qu’il a concurrencé durant plusieurs générations l’Egypte à l’époque contemporaine de Ramsès II. Ils se sont surtout concurrencés pour la suprématie en Syrie et au Levant, une zone qui était stratégique aussi bien pour les Egyptiens que pour les Anatoliens. Nous connaissons très bien le royaume hittite grâce à la découverte de tablettes cunéiformes qui sont en argile, qui datent entre la fin du XVIIe siècle et le début du XIIe siècle avant Jésus-Christ. Il faut savoir qu’on en a découvert environ 30 000, 30 000 textes uniquement dans la capitale du royaume, la capitale historique qui s’appelle Hattusa et qui correspond au site actuel de Boğazkale. C’est au nord d’Ankara.

Quant aux Hittites eux-mêmes, il faut savoir que la désignation hittite n’existe pas à l’époque hittite. Ils s’appellent seulement dans les textes comme « les hommes du pays de Hatti ». Le pays du Hatti est la désignation du royaume de l’époque. Aussi, ce n’est pas une seule population monobloc. Au contraire, on remarque dans les textes que c’est vraiment un melting-pot de peuples et de groupes ethnolinguistiques très différents avec des langues indo-européennes mais aussi des non langues non-indo-européennes, des groupes qui sont tellement mixtes culturellement qu’il est presque difficile de les distinguer les uns des autres dans les textes. »

Bedřich HroznýBedřich Hrozný On connaît bien les Hittites grâce à ces tablettes donc mais comment les connaissait-on au début du XXe siècle quand Bedřich Hrozný commence ses travaux ? Y a-t-il une école de recherche sur les Hittites austro-hongroise ou allemande à laquelle on peut le rattacher ?

 « Tout à fait, Bedřich Hrozný s’inscrit vraiment dans une école qui se met en place au début du XXe siècle. Il a étudié à l’université de Vienne où il a déjà découvert l’assyriologie. A l’époque, l’hittitologie n’existe pas. Mais il y a déjà la science du cunéiforme en général. On parle donc plus généralement d’assyriologie ; c’est le terme encore employé aujourd’hui. Hrozný étudie, entre autres choses parce qu’il a étudié beaucoup de choses, l’akkadien cunéiforme à l’université de Vienne avec un professeur qui s’appelait Müller et qui était un sémitisant. Ensuite Bedřich Hrozný est allé à Berlin parce qu’il a découvert qu’il fallait y aller s’il voulait vraiment se spécialiser dans l’écriture cunéiforme. Là, il a suivi les cours d’un très grand assyriologue allemand qui s’appelle Friedrich Delitzsch, qui est très réputé dans notre domaine et qui est aussi réputé parce qu’il a cofondé la Deutsche Orient-Gesellschaft (Société allemande d'Orient), laquelle est extrêmement prestigieuse et a financé énormément de travaux archéologiques en Orient.

Que ce soit à Vienne ou à Berlin, il a rencontré plusieurs orientalistes. A l’époque, être assyriologue, c’était aussi avoir le goût de la théologie parce que les deux étaient indissociables. Généralement, c’était des gens qui découvraient la théologie de la bible, qui découvraient le cunéiforme plus ou moins par hasard et qui se spécialisaient plus au moins dans les langues cunéiformes. Hrozný a eu un parcours à peu près équivalent, il a lui aussi étudié la théologie protestante et a appris un peu d’hébreu à l’université de Vienne. Son professeur était un archéologue qui s’intéressait à l’archéologie des « mondes bibliques » et c’est lui qui l’a envoyé étudier un premier lot de tablettes cunéiformes, mais de langue akkadienne, qui avaient été mises au jour en Palestine. Donc en fait, Hrozný était le disciple d’une école à Vienne et à Berlin qui commençait à s’installer et qui avait déjà une bonne réputation.

C’est notamment grâce à la Deutsche Orient-Gesellschaft que Hrozný est parti en 1914 à Istanbul qui s’appelait encore Constantinople à l’époque. On l’a officiellement chargé de copier et d’essayer de déchiffrer ces premières tablettes hittites qui avaient été mises au jour lors des fouilles de Hattusa, la capitale hittite. Ces tablettes ont été découvertes à partir de 1906. Il se trouve qu’à Berlin il avait rencontré la personne qui avant lui avait été chargée de ce travail et qui était décédée en 1913. Donc Hrozný a été désigné comme son successeur avec un assyriologue allemand de sa génération qui s’appelait Figulla. Ils étaient deux et ils travaillaient à Constantinople ensemble au musée pour copier les tablettes et pour essayer de les comprendre. »

Quelle est cette écriture cunéiforme ? Vous avez évoqué le fait que les Hittites correspondaient en fait à plusieurs ethnies, y avait-il aussi plusieurs écritures ?

 « C’est un peu compliqué. Il faut vraiment essayer de distinguer d’un côté les écritures et de l’autre les langues, car les problématiques sont différentes en fonction de ce dont on parle. L’écriture cunéiforme est utilisée pour retranscrire ce qu’on appelle la langue hittite, cette langue indo-européenne, mais aussi pour l’akkadien et pour le sumérien notamment. Il y a aussi d’autres langues.

Maintenant concernant les langues qui apparaissent dans les textes hittites, c’est effectivement compliqué car il n’y a pas qu’une seule langue qui est employée. Ce n’est même jamais le cas. Les scribes hittites faisaient du cunéiforme qu’il avait hérité des écoles de la Syrie. Donc ils connaissaient très bien l’akkadien, ils l’utilisaient abondamment dans leurs textes. Il y avait même du sumérien aussi. Donc ce sont les trois langues de base que l’on trouve systématiquement dans tous les textes hittites. Cela faisait partie de la formation du scribe, la personne responsable des tablettes cunéiformes. Et en plus, il y avait en Anatolie beaucoup d’autres langues qui étaient parlées, des langues plus ou moins connues et comprises aujourd’hui. On est encore en train de les étudier. Que ce soit des langues indo-européennes d’Anatolie comme le louvite, une langue sœur du hittite, ou que ce soit des langues non indo-européennes d’Anatolie comme le hatti ou même le hourrite, une langue parlée dans l’est du Proche Orient, toutes ces langues sont utilisées dans les textes hittites, la langue la plus courante étant tout de même le hittite. C’est quand même la langue officielle de l’empire hittite. »

Avant Bedřich Hrozný, on n’avait pas réussi à déchiffrer la langue hittite. Quelles difficultés rencontrait-on ?

Photo: Mr. Granger, CC0 1.0Photo: Mr. Granger, CC0 1.0 « La difficulté a été double et en deux temps. Dans un premier temps, il y a eu la difficulté du cunéiforme, de l’écriture cunéiforme qui n’était pas lue parce qu’on n’avait pas de pierre de Rosette. Le principe de la pierre de Rosette est qu’il y a une inscription sur pierre avec trois versions dans trois langues différentes du même texte. C’est ce qu’on appelle une trilingue. Sur la pierre de Rosette, il y avait du grec ancien et c’est grâce au grec ancien que Champollion a pu déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens. Dans notre cas, dans l’histoire du cunéiforme, on n’a pas de texte trilingue de ce genre. Donc faute de trouver une inscription trilingue ou bilingue avec une langue ou une écriture connue, il a fallu déchiffrer un premier système cunéiforme qui a été mis au jour en Iran près de Persépolis. Il y a une inscription monumentale là-bas, une inscription achéménide où le même texte est répété en trois langues différentes et en deux écritures différentes. Il y a l’élamite, le vieux-perse et l’akkadien. Au début évidemment on ne pouvait pas identifier les langues puisqu’on ne pouvait pas lire l’écriture mais on s’est rendu compte que l’une des colonnes avait moins de signes différents que les deux autres.

On est parti du principe que cette écriture cunéiforme-là était peut-être une écriture alphabétique. Cette écriture était quand même beaucoup plus facile à déchiffrer que l’écriture des Hittites qui est encore un autre système. L’écriture cunéiforme traditionnelle du IIe millénaire que les Hittites et les Akkadiens emploient, c’est ce qu’on appelle une écriture syllabique, c’est-à-dire qu’on a un signe pour un syllabe, et logogrammatique, c’est-à-dire un signe pour une idée. Par exemple il y a un signe pour exprimer l’homme, la femme, la maison, etc. Or si vous trouvez une écriture alphabétique, c’est beaucoup plus simple à comprendre car vous allez pouvoir identifier les signes en sachant qu’on avait à faire clairement d’un point de vue géographique et historique à un monument achéménide.

Le premier déchiffreur est un Allemand qui s’appelait Georg Friedrich Grotefend en 1802. Il est parti du principe que comme c’était des inscriptions royales achéménides, il devait pouvoir retrouver des noms propres et des titulatures dans cette inscription cunéiforme alphabétique et il se trouve qu’on connaissait le nom de plusieurs rois achéménides dans les sources grecques. Donc il a fait des hypothèses et effectivement il a pu déchiffrer le vieux-perse qui était dans cette écriture cunéiforme alphabétique. D’autres personnes ont ensuite déchiffré l’akkadien, qui était comme le hittite, dans un cunéiforme beaucoup plus compliqué puisque c’était à la fois syllabique et logogrammatique. Finalement, on considère que 1857 est la date de déchiffrement officiel de l’akkadien cunéiforme parce que trois savants ont réussi à déchiffrer un même document sans se consulter.

Donc quand Bedřich Hrozný arrive en face de ces textes en 1914, le cunéiforme syllabique et logogrammatique de l’akkadien est déjà déchiffré. Donc les signes qui font « ba », qui font « ab » ou « mu » ou encore « um », etc. sont identifiés, ils sont lus. Les signes logogrammatiques, la plupart d’entre eux, celui pour la maison, celui pour le pain, pour l’homme, sont également identifiés et compris. Alors Bedřich Hrozný face à ces textes qu’on lui donne à Constantinople, reconnaît certains de ces signes, il lit les signes syllabiquement et il voit aussi des signes logogrammatiques. Il voit le signe du pain, de la maison, etc. Donc il se dit : ‘ok, c’est le système cunéiforme qu’on connaît des textes akkadiens’. Le problème, c’est que quand il translitère chaque syllabe les unes après les autres, avec l’aide des espaces que les scribes hittites laissaient entre les mots, il ne comprend rien. Il se dit : ‘mais qu’est-ce que c’est que cette langue ? Ce n’est clairement pas de l’akkadien. Cela ne ressemble à rien, ce n’est pas sémitique’. Pour faire une comparaison peut-être plus facile à comprendre, c’est comme si vous appreniez à déchiffrer les signes de l’écriture du japonais, vous les translitériez en écriture latine, mais vous ne connaissez pas la langue donc vous ne sauriez pas ce que cela voulait dire.

Bedřich Hrozný était dans cette situation. Il avait des signes qu’il lisait phonétiquement mais il ne comprenait pas ce que cela voulait dire. Et puis il a beaucoup travaillé, c’était un monsieur qui avait une force de travail assez remarquable. C’est d’ailleurs ce que disent tous les biographes. Il est finalement tombé sur une phrase dans un des textes qui a fait un déclic. C’est une phrase qui est aujourd’hui extrêmement célèbre en hittitologie parce que c’est elle qui a tout commencé, qui a débuté l’histoire de l’hittitologie. »

Quelle est cette phrase extrêmement célèbre en hittitologie ?

'Vous mangez du pain et vous buvez de l’eau''Vous mangez du pain et vous buvez de l’eau' « Cette phrase, en traduction, cela voulait dire : ‘vous mangez du pain et vous buvez de l’eau’. Il se trouve qu’il y avait deux mots clefs dans cette phrase. Il y avait d’un côté le signe logogrammatique, c’est-à-dire un signe pour une idée, qu’il connaissait du sumérien et qui voulait dire ‘le pain’. Cela l’a mis sur la piste du verbe associé qui veut dire ‘manger’. Et puis parallèlement, dans l’autre moitié de la phrase, il y avait le mot « wadar » et là il s’est dit : ‘c’est incroyable ce que cela ressemble à l’anglais ‘water’’ et c’est ce mot je pense qui a été le déclic. Il s’est alors : ‘je pense que nous avons à faire à une langue indo-européenne’. A partir du moment où il avait cette hypothèse en tête, il a proposé des étymologies, pour voir si telle proposition était comme le grec, comme le latin, comme l’anglais ou comme l’allemand, et voulait alors peut-être dire ceci ou cela. Il se trouve que son intuition était correcte. Personne n’attendait des indo-européens au milieu de l’Anatolie à cette époque-là. »

Quel a été le retentissement de cette découverte ?

 « Cela a choqué énormément. Il y a eu beaucoup d’incrédulité au départ. D’autres ont voulu tout de suite vérifier son hypothèse. Il a déchiffré une nouvelle langue, c’est quand même quelque chose d’énorme. Grâce à ses premiers travaux, il a pu établir une première grammaire de la langue. Evidemment, c’était encore de l’exploration mais c’était tout de même extrêmement courageux de sa part, très peu de temps après son déchiffrement. Après on a pu essayer de traduire les textes et aujourd’hui il y a une discipline qui se charge encore de faire ce travail. Bedřich Hrozný a été à l’origine de l’ensemble de la discipline. »

Cet orientaliste tchèque s’est également intéressé à l’écriture hiéroglyphe des Hittites qu’il n’est pas parvenu à déchiffré intégralement. Qu’en est-il ?

 « Il faut savoir que, encore aujourd’hui, on ne la déchiffre pas entièrement. On ne peut donc pas lui en vouloir de ne pas avoir réussi à déchiffrer l’ensemble de cette écriture qui est extrêmement compliquée. Mais il faut savoir qu’il a tout de même contribué au déchiffrement d’une vingtaine de signes syllabiques. L’écriture hiéroglyphique anatolienne est basée sur le même principe que le cunéiforme, c’est-à-dire qu’il y a un ensemble de signes syllabiques et de signes logogrammatiques. Il a eu deux idées géniales. La première est celle que l’on vient d’évoquer, c’est-à-dire que cette écriture hiéroglyphique fonctionnait un peu comme le cunéiforme. L’autre idée qu’il a eue de s’être dit que la langue qui était retranscrite par cette écriture locale pouvait être aussi une langue indo-européenne. Il se trouve qu’il avait totalement raison : c’est la langue louvite, une langue extrêmement proche du hittite. Donc la connaissance du type cunéiforme permet de mieux comprendre ces inscriptions mais il y a encore pas mal de difficultés de lecture. Une vingtaine de signes syllabiques déjà à son époque, c’est extrêmement impressionnant, en sachant encore une fois qu’on avait très peu de clefs de lecture, on n’avait pas de bilingue, on avait rien. La première bilingue qu’on a trouvée, c’est en 1947. Et lui, en 1933-1937, il a déjà publié trois énormes volumes où il a recensé toutes les inscriptions hiéroglyphiques, il a essayé de les étudier en détails, il s’est déplacé sur place, il a fait des copies, il a proposé des lectures… C’est quand même un travail admirable. »

23-12-2015