Einstein en Bohême : la genèse méconnue d’une avancée scientifique majeure

26-02-2020

Peu savent qu’Albert Einstein a vécu à Prague entre 1911 et 1912. Période de sa vie négligée par les biographes, les seize mois que passe le génie scientifique en Bohême sont néanmoins d’une importance capitale. En effet, c’est là qu’il commence ses travaux sur la relativité générale, théorie à l’origine de sa renommée mondiale. Dans son nouveau livre Einstein in Bohemia (Einstein en Bohême), Michael D. Gordin, professeur d’histoire à l’université de Princeton aux Etats-Unis, dépeint la vie d’Albert Einstein à Prague, ainsi que la manière dont la ville et le scientifique se sont mutuellement influencés.

Albert Einstein avec son épouse Mileva Marić, photo: public domainAlbert Einstein avec son épouse Mileva Marić, photo: public domain

En avril 1911, Albert Einstein arrive à Prague pour occuper un poste de professeur de physique à l’Université allemande de la ville. Accompagné de son épouse Mileva Marić et de leurs deux fils, il s’installe dans le quartier de Smíchov, à l’époque en pleine expansion. Il enseigne à Prague jusqu’en août 1912. Son embauche est une occasion en or pour l’Université allemande de Prague pour regagner de l’attractivité auprès des étudiants et des professeurs. C’est également une opportunité pour Einstein qui peine à obtenir un poste académique malgré plusieurs découvertes scientifiques importantes, dont la théorie de la relativité restreinte en 1905, comme l’explique le professeur Michael Gordin.

Michael Gordin, photo: Erika Lorraine MilamMichael Gordin, photo: Erika Lorraine Milam « Il a eu un poste à l’Université de Berne, où il a un peu enseigné, puis il a travaillé comme assistant d’un professeur à Zurich. Puis, Prague vient à lui en 1910 en lui offrant un véritable poste de professeur – ce qu’ils appelaient à l’époque un ‘professeur ordinaire’ – et il arrive finalement à Prague en 1911. Il était très jeune pour ce poste. Une des raisons pour lesquelles il l’a obtenu est que Max Planck, le chercheur qui a théorisé la mécanique quantique, l’a recommandé comme étant le ‘prochain Copernic’, comme quelqu’un qui aura dans le futur un immense impact sur la science physique. Et à Prague, pour plusieurs raisons différentes, les gens sont attirés par la dimension philosophique de ses travaux, donc ils veulent l’engager. »

Quelques endroits emblématiques se détachent dans la vie d’Einstein. Chacun de ces lieux le marque d’une manière différente en fonction de ses différentes expériences. Michael Gordin écrit :

« Le Einstein de Suisse était un génie précoce, qui a bouleversé la physique classique avec la relativité et la théorie quantique. Le Einstein de Berlin était une célébrité internationale, adoré par des millions de personnes comme le Newton de l'époque moderne, tout en se faisant des ennemis à cause de ses opinions profondément ancrées sur le pacifisme, le nationalisme et le sionisme. Le Einstein de Princeton était le sage du XXe siècle, avertissant des dangers de l'avenir sous la menace de la bombe atomique. Dites-moi où se trouve Einstein, et je vous dirai qui il est ».

Einstein, une identité flexible

Albert Einstein, photo: Ferdinand Schmutzer, public domainAlbert Einstein, photo: Ferdinand Schmutzer, public domain L’identité d’Einstein a été façonnée par les différents endroits dans lesquels il a vécu, et Prague ne fait pas exception. Lorsqu’il y devient professeur en 1911, il est contraint de s’adapter aux exigences de sa nouvelle fonction. En effet, en acceptant le poste de professeur à l’Université allemande, Einstein devient fonctionnaire de l’Etat austro-hongrois et doit donc prêter serment à l’empereur habsbourgeois. Or, l’empereur exige que toute personne qui prête serment déclare une religion. Jusque-là, Einstein s’est toujours défini comme athée. Mais il est contraint de se conformer à cette règle et choisit la religion juive, à laquelle il s’identifie dans une certaine mesure. Tout au long de sa vie, il adapte ainsi son identité en fonction des besoins plutôt que par véritable conviction.

« Einstein a souvent été catégorisé comme ‘Allemand’ et comme ‘Juif’ par différentes personnes. Ce sont deux catégories dans lesquelles il a refusé de se laisse enfermer tout au long de sa vie. Parfois, il s’y identifiait et parfois il les rejetait. C'est à Prague, où le fait qu’il soit Juif a pris de l'importance parce que l'État des Habsbourg le jugeait important, que cet aspect est devenu problématique pour lui. Et le fait qu’il soit allemand est devenu important parce qu’il vivait dans une ville avec environ 7% de citoyens identifiés comme Allemands et 93 % de citoyens identifiés comme Tchèques, avec des Juifs des deux côtés de cette division. Einstein ne s’était jamais défini de cette manière. Ainsi, vivre à Prague à l'époque des Habsbourg, où la question de savoir si l'on est Juif et Allemand, Juif et Tchèque, ou un mélange des deux est particulièrement délicate, a fait remonter beaucoup de questions à la surface. »

Un cercle social restreint

La maison 'Chez l’unicorne', où se trouvait le salon de Berta Fanta, photo: Oleg FetisovLa maison 'Chez l’unicorne', où se trouvait le salon de Berta Fanta, photo: Oleg Fetisov La vie sociale d’Albert Einstein à Prague est peu développée. Très impliqué dans son travail scientifique, il alterne entre son domicile et la faculté de physique. C’est la pratique du violon qui lui permet de sortir de la sphère universitaire et d’élargir son cercle social. En effet, il trouve un groupe de personnes avec qui jouer des concertos ou des quatuors à cordes par l’intermédiaire d’un de ses élèves, le philosophe et sioniste Hugo Bergmann. Cela lui permet d’intégrer le salon de Berta Fanta, la belle-mère d’Hugo Bergmann, qu’elle tient à son domicile. Il y rencontre d’autres intellectuels germanophones avec lesquels il discute de philosophie et de littérature et noue des amitiés durables. C’est là qu’il découvre les idées du sionisme et les travaux de Freud.

« Nous savons qu’Einstein a passé beaucoup de temps là-bas. C'est là qu'il a rencontré et fait connaissance avec [l’écrivain et journaliste] Max Brod, où son amitié avec Hugo Bergmann s’est renforcée. Et nous supposons que lui et Franz Kafka se sont rencontrés ici, à ce salon au printemps 1911. C’était donc une grande partie de sa vie sociale. Il aimait aussi passer du temps avec la famille de Moritz Winternitz, un spécialiste du sanskrit qui enseignait à l’Université allemande. Il leur rendait visite et faisait avec eux de longues promenades dans les collines derrière Malá Strana, sur la colline de Petřín et dans les forêts à l'extérieur de Prague. »

Photo: Princeton University PressPhoto: Princeton University Press Malgré ces rencontres, Einstein éprouve des difficultés à s’adapter à sa nouvelle vie en Bohême. Selon Otto Stern, son assistant de recherche pendant son dernier semestre à Prague, il se sent même « complètement isolé », ayant rencontré très peu de personnes avec qui parler de sujets qui l’intéressent vraiment. De plus, dans ses lettres, il n’apprécie que moyennement la ville, la qualifiant de « belle » mais « à moitié barbare ». C’est seulement lors de la seconde moitié de son séjour qu’il découvre vraiment Prague, grâce aux invités qui viennent lui rendre visite. Il s’intéresse à la ville surtout après l’avoir quittée, suivant avec intérêt l’évolution de la Tchécoslovaquie nouvellement indépendante.

« Einstein a mis huit ou neuf mois à se rendre compte à quel point l’architecture était extraordinaire et la ville chargée d’Histoire. Cela vient relativement tard. Ainsi, son expérience en 1911 et 1912 est assez mitigée. Quand il revient en 1921, après que la Tchécoslovaquie est indépendante, il est très content. Il a beaucoup admiré Tomáš G. Masaryk tout au long de sa vie, et il appréciait l’enthousiasme et l’effervescence qu’on pouvait voir à Prague dans les années 1920. Il a suivi de très près le destin de la Tchécoslovaquie dans les années 1930 depuis l'étranger. Ainsi, sa relation avec la ville était difficile lorsqu'il y était, et quand il s'en est éloigné, il l’a vraiment appréciée. »

Un isolement mis à profit

Albert Einstein, photo: Oren Jack Turner, Library of Congress, free domainAlbert Einstein, photo: Oren Jack Turner, Library of Congress, free domain Einstein ne met évidemment pas de côté la recherche scientifique pendant ces trois semestres d’enseignement. Son séjour à Prague est d’ailleurs une période essentielle dans sa carrière de chercheur. En effet, c’est là qu’il débute ses travaux afin de compléter sa théorie de la relativité restreinte, publiée en 1905. Si les recherches qu’il mène à Prague se révèlent infructueuses, il les poursuit plus tard à Zurich puis à Berlin, pour finalement présenter sa théorie de la relativité générale en 1915. Cette nouvelle théorie de la gravitation est vérifiée et validée en 1919 par le physicien britannique Arthur Eddington et vaut à Einstein une renommée internationale au-delà de la sphère scientifique. Dans son livre, Michael Gordin revient sur la réception des travaux d’Einstein à Prague.

« La théorie de la relativité a été acceptée à Prague, en langue tchèque, assez rapidement comparé à d’autres endroits. Il y a eu beaucoup de travaux de qualité, et même pendant la période communiste, il y a eu un engagement philosophique en langue tchèque croissant avec les théories d'Einstein. Une grande partie de ce dont nous avons parlé, ainsi qu'une grande partie du livre, se concentrent sur un milieu germanophone et ethnique allemand, et sur un milieu juif allemand. Malgré cela, il y a une composante tchèque du livre qui est assez importante. »

Bien que bref, le séjour d’Albert Einstein à Prague est néanmoins marquant pour le scientifique. En effet, si son héritage intellectuel imprègne durablement sa ville d’accueil, cette influence est réciproque : les personnes qu'Einstein a rencontrées en Bohême et le milieu intellectuel, social et politique dans lequel il a baigné pendant un an et demi ont durablement influencé le travail, les réflexions sur le nationalisme et l’identité de celui qui est considéré comme l’un des plus grands génies scientifiques de l’Histoire.

Ce passage de la vie d’Einstein est retracé par Michael Gordin, professeur d'histoire à l’université de Princeton et spécialiste de l’histoire des sciences modernes. Son dernier livre Einstein in Bohemia vient tout juste d’être publié aux éditions Princeton University Press.

26-02-2020