Le Printemps de Prague et les clivages de génération

21-05-2008

La guerre des générations a-t-elle eu lieu lors du Printemps de Prague en Tchécoslovaquie? Le mythe du «pouvoir jeune» est apparu en mai 1968 à Paris mais qu’en fut-il à Prague ? Entre réformistes du Parti qui croient à un communisme plus humain et jeunes écrivains apolitiques, il y a bien eu décalage. Pas de bloc uni au sein des opposants au régime mais la génération n‘explique pas tout.

Antonín Liehm, photo: CTKAntonín Liehm, photo: CTK Antonín Liehm avait bien saisi, dans son livre d’entretiens «Trois Générations», le lien entre l’âge et la culture politique, avec toutes les limites que comporte une généralisation. Son propos est d’ailleurs de faire le lien avec la jeune génération, de partager l’expérience politique et finalement d’expliquer. Il effectue ainsi une conférence avec des étudiants de la faculté Charles à Prague, en 1964.

A moins que l’ancienne génération cherche avec mauvaise conscience compréhension auprès de la jeunesse. Ecrivains, artistes, souvent vieux compagnons de route du Parti, ils se sont réveillés dans les années 60 après avoir vu le visage véritable du régime lors des purges des années 50. Une mauvaise conscience, celle de s’être trompé, semble poindre dans les discours.

Fondée en 1963, « Tvář » est la première revue de la jeune génération. Elle est dirigée à ses débuts par Jiří Gruša, Jiří Pištora, František Vinant et d’autres jeunes écrivains parmi lesquels un certain Václav Havel. Ses membres sont tous apolitiques, non inscrits au Parti et leurs préoccupations sont strictement littéraires. Mais dans ce domaine-là, ils revendiquent, pour eux-mêmes, le droit à reproduire artistes et écrivains de leur choix, y compris ceux qui n’entreraient pas dans les canons de l’idéologie officielle.

Václav Havel l’exprime parfaitement : « Ce n’est pas que Tvář se soit considéré comme une entreprise anti-marxiste ou anti-communiste : politiquement et philosophiquement, elle n’avait pas de caractère net et elle s’attachait encore moins à une doctrine idéologique (...). Tvář publiait simplement ce qui lui paraissait bon mais ce choix était significatif, il parlait d’une autre base culturelle.»

Cette autre base culturelle, c’est celle de la nouvelle génération d’écrivains, celle qui n’a pas vécu adulte les contraintes de l‘occupation allemande et les envolées lyriques de la propagande soviétique durant les années 50. Une génération qui ne se veut pas politisée. Václav Havel est né en 1935. Il a 28 ans en 1963 et il en avait 13 en 1948, année du coup de Prague...

Le thème de ses discours est la limite du projet politique de l’Union des écrivains, trop imprégnée, selon lui, d’idéologie, même si celle-ci est réformiste. Pour le jeune dramaturge Václav Havel, il faut cesser les grands discours théoriques et montrer au Parti ce qu’il faut faire en petit. Pour une fois, la jeune génération est moins idéaliste et plus pragmatique. Seul le contexte de saturation idéologique propre au régime peut l’expliquer. Václav Havel exprimera ouvertement ses idées lors de la Conférence de l’Union des écrivains, qui se tient à Prague le 9 juin 1965.

Ces leçons qui ne sont sans doute pas sans énerver certains réformistes du Parti, qui appartiennent souvent à l’Union. Ces réformistes politiques aimeraient bien voir, par ailleurs, la jeunesse s’investir plus concrètement dans les grands débats au sein du Parti durant les années 60. Parmi ceux-ci, Ludvík Vaculík, grande figure du Printemps de Prague, à l’origine de la rupture entre les intellectuels réformistes et le Parti en 1967. Ludvík Vaculík lancera une pique acerbe contre les nouveaux courants littéraires qui touchent la Tchécoslovaquie dans les années 60, comme le nouveau Roman. « La dépression, le nihilisme et le délabrement spirituel », voici les seuls qualificatifs qui conviennent à ces mouvements qui fascinent les jeunes écrivains tchèques.

On le voit, le fossé de génération existait bien. Et pourtant, le même Ludvík Vaculík reprendra, lors du houleux IVe Congrès de l’Union des écrivains en 1967, exactement les mêmes thèmes que Václav Havel, insistant sur les dangers d’un langage imprégné d’idéologie. Ecoutons-le : « Si je veux dire précisément ce que je veux dire, je dois éliminer cette malédiction qui pèse sur nous. A savoir que personne ne dit plus les choses nettement mais soumet son discours à diverses corrections et fuit dans des formules nuageuses ».

Et puis, il faut souligner que la ligne de lecture de l’âge est loin d’être toujours probante et qu’il n’y a pas eu toujours clivage entre générations. Ainsi, les artistes et écrivains reniés par le régime dans les années 50 n’étaient pas d’anciens compagnons de route du Parti. Certains d’entre eux, comme Josef Škvorecký, avaient toujours conservé leur indépendance, gardant une distance ironique avec le régime. Il y a d’ailleurs de nombreux contacts entre ces chefs de file malgré eux et les jeunes écrivains au début des années 60.

A l’inverse, on trouve, à « Tvář », des relents d’intolérance de la part d’une partie de la rédaction, formée autour d’Emanuel Mandler, qui s’impose peu à peu. De nombreux écrivains vont déserter la revue comme Urbánek, Linhartová ou Topol, tous amis de Havel.

Plus que de génération, c’est de vision politique qu’il faut parler pour cerner les différentes strates du Printemps de Prague. Mais celle-ci fut souvent liée à une culture personnelle, elle-même fonction de l’expérience historique et donc de l’âge. Au final, ce sont les personnalités qui ont fait la différence.

21-05-2008