L’émancipation des femmes tchèques au cœur d’une grande exposition à Prague

07-08-2019

Pour célébrer le centenaire du droit de vote accordé aux femmes en Tchécoslovaquie, le Musée Náprstek à Prague présente les portraits de vingt-cinq militantes pour l’émancipation féminine. Jitka Gelnarová est la commissaire de cette exposition intitulée « Vlastním hlasem » (De leur propre voix).

L’exposition 'Vlastním hlasem', photo: Musée nationalL’exposition 'Vlastním hlasem', photo: Musée national

« Il est important de rappeler que certains droits, comme le droit de vote, n’ont pas été donnés aux femmes. Ce sont des droits pour l’octroi desquels les femmes ont dû se battre et qui ne peuvent pas être garantis. Comme le souligne Alena Wagnerová, une écrivaine tchèque, ‘rien ne se perd plus vite que les droits des femmes’. »

Derrière chaque grand homme se cache l’ombre d’une femme

'Le Club américain des dames''Le Club américain des dames' C’est dans la maison dite « U Halánků », là où se trouve aujourd’hui le Musée Náprstek, qu’a été ouverte, dans les années 1860, la première organisation pour l’émancipation féminine en Bohême. Celle-ci était alors dirigée par l’écrivaine Karolína Světlá et l’homme politique Vojtěch Náprstek. Au retour d’un voyage aux Etats-Unis, Vojtěch Náprstek a fondé, à Prague, « Le Club américain des dames », où plusieurs lectures féministes ont été organisées. Fort de son influence à l’époque du réveil national, l’homme politique a élevé sa voix au nom des femmes.

Le plus souvent étouffée, cachée ou censurée, la voix des femmes a rythmé uniquement l’espace dans lequel elle pouvait résonner. A l’époque de l’Empire austro-hongrois, la place de la femme dans la société ne se trouvait nulle part ailleurs qu’au sein de la famille, et ce contrairement, plus tard, à l’époque socialiste où la femme se devait d’être une superwoman : à la fois active au foyer et dans la vie professionnelle, mais aussi engagée en politique. Jitka Gelnarová raconte :

Jitka Gelnarová, photo: Archives de l’Université CharlesJitka Gelnarová, photo: Archives de l’Université Charles « Au XIXe siècle, le mouvement national a contraint les femmes activistes tchèques à coopérer avec les hommes pour atteindre leur but. Il y a donc eu une grande collaboration entre les hommes et les femmes qui était inhabituelle dans d’autres pays à cette époque. Ensuite, la création de la Première République tchécoslovaque en 1918 a permis aux femmes de s’émanciper. L’idée était liée à la nouvelle identité de cette jeune République. Celle-ci se voulait démocratique afin de prendre ses distances avec la monarchie des Habsbourg. Puis, pendant la seconde moitié du XXe siècle, sous le régime communiste, l’émancipation féminine est restée un but à atteindre. Il n’y a donc pas eu de place pour une seconde vague féministe en Tchécoslovaquie comme cela a été le cas en France. Du coup, les femmes tchèques n’ont pas l’habitude de se battre pour leurs droits. C’est comme s’il s’agissait d’un acquis, comme si ça leur était tombé dessus. »

Des droits en perpétuel danger

L’exposition 'Vlastním hlasem', photo: Darya MargolinaL’exposition 'Vlastním hlasem', photo: Darya Margolina Pourtant, les droits des femmes dans le monde sont toujours autant menacés, comme l’a confirmé récemment l’adoption d’une loi anti-IVG dans l’Etat d’Alabama, aux Etats-Unis, qui interdit l’avortement même en cas de viol. Selon Jitka Gelnarová, l’adoption de ce texte très restrictif est un exemple concret de cette menace :

« Dans le cas de l’Alabama, on constate que les droits des femmes sont retirés par des procédures démocratiques. En République tchèque, des efforts sont nécessaires pour faire avancer le débat sur l’avortement. Les partisans de son interdiction présentent cette loi pour protéger le fœtus mais pas seulement, puisqu’elle servirait aussi à protéger les femmes. Cette vision des choses est dangereuse selon moi, puisqu’elle est très similaire à celle qui prévalait au XIXe siècle, quand le déficit des droits des femmes était présenté comme une protection. L’idée était que la femme n’avait pas besoin de droits pour être protégée, car elle devait l’être par l’homme ».

Quelles solutions pourraient donc être envisagées pour atteindre l’égalité entre les femmes et les hommes ? Jitka Gelnarová a bien entendu son avis sur la question :

L’exposition 'Vlastním hlasem', photo: Darya MargolinaL’exposition 'Vlastním hlasem', photo: Darya Margolina « Un des plus gros problèmes est l’organisation de la famille. Les femmes sont encore essentiellement considérées comme celles qui doivent prendre soin de la maison et de la famille. Les responsabilités au sein du foyer ne sont pas réparties paritairement. Même si la situation tend à évoluer, les femmes consacrent toujours deux fois plus de temps aux tâches ménagères que les hommes. Les femmes politiques, les militantes, les écrivaines et les autres femmes présentes dans l’espace public sont importantes en tant que modèles pour les femmes mais aussi pour les jeunes filles. Et c’est ce qui est le plus important selon moi : il faut renforcer la confiance des jeunes filles, car celles-ci sont encore éduquées différemment des garçons. »

L’exposition « Vlastním hlasem » est à voir au Musée Náprstek, sur la place Bethléem, dans le 1er arrondissement de Prague, jusqu’au 29 décembre 2019.

https://www.nm.cz/en/we-prepared/exhibitions/in-her-own-voice

07-08-2019