Les lieux de mémoire du Printemps de Prague

27-06-2018

La conférence « Le Printemps de Prague cinquante ans après », organisée dans la capitale tchèque à la mi-juin, a eu de nombreuses vertus parmi lesquelles de poser la question de la mémoire que conservent aujourd’hui les Tchèques des événements de 1968-1969. L’historienne Markéta Devátá, de l’Institut pour l’histoire contemporaine de l’Académie des Sciences, s’est notamment collée à la tâche en interrogeant les lieux de mémoire ayant trait au Printemps de Prague.

Les lieux de mémoire du communisme en Tchéquie

Le travail de Markéta Devátá s’appuie sur les recherches menées au sein de son institut, l’organisateur principal de la conférence, pour cartographier tous les lieux de mémoire liés à la période communiste sur le territoire tchèque :

« Ma contribution s’inscrit dans le cadre des résultats du projet que nous avons mené à l’institut qui documente les lieux de mémoire liés au régime communiste, pour la période allant de 1948 à 1989. Cela reflète la façon dont nous nous en souvenons aujourd’hui. Or, une grande partie de cette base de données consiste en des lieux de mémoire, qui d’une façon ou d’autre autre, ont trait au Printemps de Prague, ou en tout cas aux années 1968-1969. »

Ces monuments commémoratifs, souvent élevés après la révolution de 1989, renseignent sur la façon dont les Tchèques, aujourd’hui, perçoivent et se souviennent du Printemps de Prague. L’Institut pour l’histoire contemporaine propose d’ailleurs un site internet où les curieux peuvent tous les découvrir.

Alexander Dubček, le symbole du Printemps de Prague

La méthode privilégiée par Markéta Devátá offre certains résultats qui peuvent paraître surprenants, par exemple si l’on considère l’homme censé incarner l’idéal du « socialisme à visage humain », Alexander Dubček, qui prend la tête du parti communiste en janvier 1968. L’historienne développe :

Alexander Dubček, photo: ČT24Alexander Dubček, photo: ČT24 « Alexander Dubček, qui est considéré à l’étranger comme le symbole du Printemps de Prague, n’est pas perçu ainsi par les Tchèques. Deux lieux de mémoire sont dédiés à Alexander Dubček. L’un est à Prague au bâtiment de l’ancienne Assemblée nationale. L’autre est à l’endroit où il est mort, sur l’autoroute D1, près de la ville de Humpolec. Ces deux monuments évitent d’évoquer 1968. A Prague, il lui est dédié en l’honneur des fonctions qu’il a occupées après 1989, et à Humpolec, on parle de lui comme d’un politicien important à l’échelle européenne. En fait, nous n’avons pas en République tchèque un endroit où il est dit qu’Alexander Dubček est le symbole du Printemps de Prague. »

Comment expliquer ce décalage entre la perception souvent admise du rôle d’Alexander Dubček dans le Printemps de Prague et ce relatif oubli mémoriel ? Markéta Devátá a une hypothèse :

« Je pense qu’Alexander Dubček a réellement connu son heure de gloire en 1968, mais il n’est pas remémoré ainsi parce que, lors de la révolution de 1989, on a vraiment voulu étouffer l’héritage du Printemps de Prague. C’est quelque chose dont on ne voulait plus. Au cours de cette conférence, Jacques Rupnik l’a d’ailleurs indiqué : 1989 s’est fait contre 1968. Cela était dit clairement en 1989 : ce n’est pas un ‘revival’ de 1968 ; ce qui se passe est différent. Cela influe aussi sur la mémoire de ces événements. »

Avant l’invasion

František Kriegel (à gauche), photo: National ArchivesFrantišek Kriegel (à gauche), photo: National Archives Aussi, assez peu de monuments se rapportent à la période la plus florissante du Printemps de Prague, celle qui va du début de l’année 1968 et qui s’achève avec l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie, le 21 août de cette même année. C’est la période où la censure est abolie, où il est question de rétablir le pluralisme politique et d’aller plus loin dans les réformes économiques, où la société tchèque connaît une véritable effervescence, une véritable revitalisation politique. Markéta Devátá :

« Les lieux de mémoire qui concernent le Printemps de Prague, considéré jusqu’au mois d’août, sont de facto relativement peu nombreux. On trouve par exemple un monument qui rappelle la tentative de rétablissement de la social-démocratie, ou bien ce sont des lieux dédiés aux quelques politiciens du Printemps de Prague, mais la plupart en lien avec la période de l’invasion ou sa suite, par exemple pour František Kriegel, qui a plusieurs monuments. On se souvient que c’est le seul dirigeant communiste qui a refusé de signer le protocole de Moscou. »

Les arbres de la liberté d’octobre 1968

Jan Palach, photo: public domainJan Palach, photo: public domain Signé à Moscou le 27 août 1968 par tous les autres leaders communistes tchécoslovaques, et en particulier Alexander Dubček, le protocole de Moscou entérine l’invasion soviétique et ouvre la voie à la normalisation de la Tchécoslovaquie, c’est-à-dire au retour à l’orthodoxie communiste. La majorité des lieux de mémoire identifiés par Markéta Devátá sont postérieurs à ce moment :

« Les lieux les plus significatifs sont bien sûr liés à Jan Palach. C’est probablement un thème central. Mais on sait sans doute moins qu’un nombre relativement important de ces endroits ont rapport au mois d’octobre 1968. Des festivités de deux sortes ont eu lieu dans la société tchécoslovaque durant ce mois : le premier a trait à l’élévation d’arbres de la liberté et le second à la nouvelle inauguration du monument consacré au premier président tchécoslovaque, Tomáš Garrigue Masaryk. »

Ces festivités sont d’autant plus intéressantes aujourd’hui, à l’heure où les Tchèques commémorent le 100e anniversaire de la fondation de l’Etat tchécoslovaque, qu’elles ont à voir avec le 50e anniversaire de cet événement, en 1968…

« Ces événements sont commémorés en de nombreux endroits. Des arbres de la liberté, qui proviennent de la Révolution française, ont été plantés en 1918, quand a été créée la République tchécoslovaque. En 1968, peu après le début de l’occupation, c’était donc le 50e anniversaire de cet événement et beaucoup de villes ont décidé de planter leur arbre de la liberté pour le 28 octobre. Evidemment, dans le contexte, cela était considéré comme un geste patriotique contre l’occupation. Et bien sûr, le monument à Tomáš Garrigue Masaryk avait la même signification. »

Les lieux où est entretenue la mémoire du communisme en Tchéquie sont cartographiés et répertoriés à l’adresse suivante : http://www.pametnimista.usd.cas.cz/.

27-06-2018