Un aventurier communiste au coeur du XXe siècle

15-04-2015

Seul dirigeant tchécoslovaque communiste à avoir refusé de signer le protocole de Moscou, lequel entérinait l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie, František Kriegel sera pour ce fait d’armes décoré à titre posthume de l’ordre de Tomáš G. Masaryk par le président tchèque, le 28 octobre prochain, jour de la fête nationale tchèque. Pour parler de ce personnage exceptionnel, qui participa à la Guerre d’Espagne et à la Seconde Guerre mondiale, avant de devenir un des artisans du régime communiste tchécoslovaque pour finalement terminer dans la dissidence, Radio Prague a donné la parole au sociologue Michal Uhl, qui avait tenté sans succès en août dernier d’élever František Kriegel au rang de citoyen d’honneur du deuxième arrondissement de Prague.

František Kriegel, photo: ČT24František Kriegel, photo: ČT24 Le documentaire « Léčba dějin » (« Soigner l’histoire »), réalisé en 2011 par Vít Janeček, s’ouvre sur la présentation de la photo de František Kriegel à différentes personnalités politiques contemporaines. Aucune ne le reconnaît. Mais à l’évocation de son nom, toutes, de droite comme de gauche, citent son courage à la fin de l’été 1968. Le conservateur Karel Schwarzenberg parle du « seul qui ait dit non ». Le social-démocrate Jiří Dienstbier, actuel ministre en charge des droits de l’homme, déclare quant à lui :

« Je pense que sa figure est pertinente aujourd’hui car c’est le seul homme qui s’est comporté comme un homme d’Etat en temps de crise. Il a refusé de signer le protocole de Moscou et a assumé sa décision. Je pense que le courage est quelque chose qui manque beaucoup aux politiciens d’aujourd’hui. »

Du courage, il en fallait certainement à František Kriegel. Quelques jours après l’invasion soviétique dans la nuit du 20 au 21 août 1968, destinée à mettre un terme au Printemps de Prague, vingt-six dirigeants tchécoslovaques sont contraints de se rendre à Moscou pour la « négociation » de ce protocole qui doit légaliser l’agression. František Kriegel est du voyage et selon Michal Uhl, conseiller municipal vert à la mairie d’arrondissement de Prague 2, il était conscient des risques auxquels il s’exposait :

Michal Uhl, photo: Archives de Radio WaveMichal Uhl, photo: Archives de Radio Wave « František Kriegel pensait qu’il allait mourir à Moscou, qu’il fallait calculer la probabilité qu’on le tue. Mais dire non était pour lui une position de principe. Dans l’histoire de notre pays, nous avons un autre nom, celui de Jan Hus, qui a été brûlé car il était réformateur de l’Eglise. Et František Kriegel a dit non bien qu’il était possible qu’il le paie de sa vie. »

Ce fait d’arme est toutefois apprécié différemment par les quatorze conseillers municipaux qui ont voté contre l’attribution de la citoyenneté d’honneur à František Kriegel. Certains mettent même en doute le caractère héroïque de ce dirigeant, estimant qu’il aurait servi de caution au régime. Au-delà de cet élément, c’est surtout l’engagement communiste de la première heure du médecin qui pose problème, notamment à droite de l’échiquier politique. Ainsi, la maire du deuxième arrondissement de Prague, Jana Černochová, du parti civique démocrate (ODS), explique :

Jana Černochová, photo: David Sedlecký, CC BY 3.0 UnportedJana Černochová, photo: David Sedlecký, CC BY 3.0 Unported « En février 1948, il était secrétaire en charge de l’organisation au sein de la section pragoise du Parti communiste tchécoslovaque (KSČ) et commandant adjoint des Milices populaires. Il a donc pris part activement au coup d’Etat communiste. »

Les détracteurs de František Kriegel ne peuvent lui pardonner ce rôle dans le coup de Prague, bien que Michal Uhl assure qu’aucun document ne prouve qu’il ait commis des crimes quand il était dans la direction des Milices populaires, position qui en soi peut être problématique.

Quoiqu’il en soit, à cette époque, le leader communiste a déjà de la bouteille. Il est né quarante ans plus tôt, en 1908, dans une petite ville de l’Empire austro-hongrois, située dans l’actuelle Ukraine. Le petit František grandit dans une famille juive pauvre et est marqué à l’âge de 11 ans par le décès de son père. Michal Uhl raconte la trajectoire qu’il suit dans sa jeunesse et qui va le mener vers le communisme :

« Il avait un problème : il ne pouvait pas aller à l’Université à Lvov car il y avait un climat antisémite et il était juif. Il a donc était à Prague qui dans les années 1920-1930 était une ville très ouverte. Il est rentré dans la partie allemande de l’Université Charles où il a fait des études de médecine. En 1931, il est entré dans le parti communiste parce qu’il avait vécu une enfance très pauvre dans une société très pauvre. Il a vu les inégalités dans la société et il voulait chercher et trouver une autre organisation de la société. »

Guerre d'EspagneGuerre d'Espagne Cet engagement va mener František Kriegel à parcourir le monde en tant que médecin à l’occasion des conflits majeurs qui vont alors l’agiter. Il y aura la Seconde Guerre mondiale, et avant cela la Guerre d’Espagne :

« Quand la guerre en Espagne a commencé. Il s’est dit qu’en Espagne, on faisait la guerre aussi pour Prague parce que c’était le début du fascisme en Europe. Il s’est mis du côté républicain contre l’armée du général Franco. Quand la Seconde Guerre mondiale a débuté, après la Guerre d’Espagne, il a été en Chine où il a aidé l’armée chinoise dans les batailles contre les Japonais, de nouveau du côté des Alliés. »

Qu’est-ce qui l’a poussé à aller se battre sur ce front ?

« Il a quitté l’Europe parce qu’il était juif et pouvait y être menacé. Ensuite, il est allé plus loin. Après la Chine, il est allé, en tant que médecin membre de l’armée des Etats-Unis, en Birmanie. Et après il est rentré en Europe. »

A la fin de la guerre, il rejoint les organes dirigeants du parti communiste tchécoslovaque et joue donc un rôle dans sa prise de pouvoir. Pourtant, il est bien mal récompensé de ses efforts puisqu’il est victime des mesures antisémites impulsées par Staline et est évincé de ses fonctions. František Kriegel poursuit ses activités médicales et est même envoyé dans le Cuba de Fidel Castro au début des années 1960 superviser la mise en place du système de santé de ce pays. A son retour, il réintègre les sphères dirigeantes du parti et y mène le combat idéologique en faveur d’une libéralisation du régime. A tel point qu’il devient l’un des leaders du Printemps de Prague. Interrogé à l’époque à la télévision sur son appréciation des événements en cours en sa qualité de médecin, František Kriegel répondait :

František Kriegel en 1968 (à gauche)František Kriegel en 1968 (à gauche) « Ecoutez, c’est une question quelque peu surprenante. Tout ce qui contribue à l’épanouissement de la pensée et de l’économie de notre République est bon pour le système de santé, pour ce domaine où j’ai exercé toute ma vie, et donc pour les médecins et leurs patients. »

Après son bruyant refus de l’occupation soviétique, František Kriegel s’illustre à nouveau en votant non, en compagnie de seulement quatre parlementaires, à cette intervention des forces du pacte de Varsovie. Expulsé du parti communiste en 1969, surveillé par la police, il passe dans la dissidence dans les années 1970 et est l’un des premiers signataires de la Charte 77, aux côtés de personnalités comme Václav Havel. L’heure était alors venue pour František Kriegel de tirer sa révérence :

« Il meurt peu après la Charte 7, en 1979. L’Etat, les communistes, dans le contexte de la Normalisation, ont eu peur que ses funérailles tournent en protestations publiques. Il a donc été enterré en secret sans que les gens puissent participer à ses funérailles. »

Depuis 1987, en hommage à sa mémoire, la Fondation de la Charte 77 décerne chaque année le prix František Kriegel à des personnalités ayant fait preuve de courage dans la défense des droits de l’homme et des libertés civiles.

 

Rediffusion du 03/09/2014

15-04-2015