Arnošt Lustig, itinéraire d’un amoureux de la vie

05-03-2011

84 ans de vie ont été donnés à l’écrivain Arnošt Lustig. Cette longue existence qui s’est achevée le 11 mars dernier, ressemble elle-même à un roman. Elle a été pour lui une source intarissable d’inspiration pour son oeuvre littéraire et une formation qui lui a appris la sagesse. Václav Richter revient sur la vie de cet homme éprouvé par le sort, et sur quelques idées que ce travailleur de la littérature nous a léguées et qui ne devraient pas être oubliées.

« La vie n’est pas ce que nous voulons, mais ce que nous avons », dit Dita Saxová, héroïne d’un des plus célèbres romans d’Arnošt Lustig, jeune femme qui a survécu à l’internement dans un camp de concentration. Et cette phrase résume probablement aussi l’expérience de l’écrivain qui a créé ce personnage. Né à Prague en 1927 dans la famille d’un petit commerçant juif, le petit Arnošt se rendra bientôt compte qu’il est né dans un monde injuste. Exclu de l’école pour des « raisons de race », il devient apprenti tailleur. En 1942, il est déporté d’abord dans le ghetto du camp de concentration de Terezín, puis dans les camps d’Auschwitz et de Buchenwald. Il échappe par miracle à cette machinerie de la mort. Vers la fin de la guerre, il se trouve dans le camp de Meuslowitz près de Buchenwald :

« Nous y fabriquions des roquettes anti-chars et des obus à mitraille. Et quand l’armée américaine s’est approchée, on nous a mis dans un train pour nous transporter soit à Dachau soit à Terezín et pour nous liquider. Nous n’avons pas mangé pendant six jours. Notre seul espoir était de fuir. Alors nous nous sommes évadés et nous sommes arrivés à Prague. »

Arnošt LustigArnošt Lustig Cette évasion est cependant bien dramatique. Trois fois les fugitifs sont repris, trois fois ils sont condamnés à mort mais ils réussissent toujours à échapper à leurs bourreaux jusqu’à s’évader pour de bon. Sauvé miraculeusement et arrivé à Prague après tous ces horribles avatars, Arnošt, jeune rescapé des camps de la mort, se sent presque invincible. Il assiste allègrement aux combats de libération de la capitale tchèque en mai 1945.

Après la guerre Arnošt étudie le journalisme, travaille dans la presse et à la radio. Entre 1948 et 1949 il participe en tant que correspondant à la première guerre israélo-arabe. C’est en Israël qu’il se marie avec Věra Weislitzová qui sera la compagne de toute sa vie et lui donnera deux enfants. Les expériences de la guerre ne protègent pas cependant Arnošt Lustig contre une erreur capitale. Aveuglé par l’espoir de l’égalité raciale et sociale, il adhère au parti communiste et lors d’une réunion publique il lève la main pour la mort de Milada Horáková, femme qui s’est opposée à l’arbitraire et a été condamnée dans un procès monté de toutes pièces par la justice communiste et ses « conseillers » soviétiques. Ce n’est que plus tard que l’écrivain se rendra compte des similitudes entre le nazisme et le communisme, systèmes ayant commencé par des idéaux pour aboutir à des assassinats massifs :

« Les premiers nazis croyaient sauver l’Allemagne, les premiers communistes croyaient créer une société juste dans un monde injuste. Leurs motifs n’étaient donc pas mauvais mais au bout il y avait des camps d’extermination, des régimes totalitaires. En cela les deux systèmes se ressemblent, ils diffèrent dans ce qui s’est passé entre le début et la fin. Si j’avais voulu en tant que garçon juif adhérer aux Jeunesses hitlériennes, ç’aurait été impossible, quand je voulais convaincre les membres de l’organisation communiste que j’étais sincère et croyais à leur idéal qui allait dégénérer plus tard, je les ai convaincus. »

 

Déjà dans les années 1950 Arnošt Lustig publie ses premiers recueils de contes, « La nuit et l’espoir » et « Diamants de la nuit », et il est évident qu’un auteur original est né. « Tout ce que j’ai appris d’important sur l’homme, je l’ai appris pendant la guerre, » dira-t-il et il cherchera à partager cette expérience avec ses lecteurs. Les héros de ces livres sont des êtres fragiles et vulnérables exposés sans défense à l’engrenage de la guerre. Dans ses romans, l’écrivain crée toute une galerie de personnages féminins marqués à jamais par le passé douloureux et qui n’arrivent pas à trouver la force pour vivre. Tel est le cas de Dita Saxová. En revanche, l’héroïne du roman « Prière pour Kateřina Horovicová », jeune femme qui perd toute sa famille dans les chambres à gaz, finit par trouver la force de se venger contre ses bourreaux. Les vies tragiques de ces femmes sont un miroir qui a permis à l’écrivain de refléter et d’exprimer par des moyens sobres l’horreur inhumaine de la guerre et de la haine raciale.

Après l’occupation de la Tchécoslovaquie en 1968, Arnošt Lustig s’exile avec toute sa famille et après avoir vécu quelque temps en Israël et en Yougoslavie, il s’installe finalement aux Etats-Unis où il enseigne à l'Université américaine de Washington et poursuit son oeuvre littéraire. Ce n’est qu’après la chute du communisme qu’il revient dans son pays pour y passer les dernières années de sa vie. Artiste comblé, lauréat de plusieurs prix, Arnošt Lustig ne se laisse pas leurrer par la gloire littéraire :

« La nature de ce travail vous mène à l’humilité. Vous ne pouvez pas atteindre la perfection que vous souhaitez. Chaque artiste, écrivain, peintre, musicien, tend à la perfection mais il ne peut l’atteindre que dans l’imagination, dans le rêve, mais non pas dans la réalité. Dans l’art, la perfection n’est pas possible. On peut être bon, très bon, même excellent mais vous ne parviendrez pas à la perfection et vous le savez. »

L`écrivain ne se fait pas d’illusions non plus sur la pérennité de la littérature. A son avis tous les artistes servent leur génération et puis s’en vont lentement dans l’oubli comme les célèbres romanciers du passé dont Alois Jirásek :

« Il a été tellement apprécié par sa génération mais de nos jours, quand les enfants sont obligés de le lire à l’école, ils protestent. Et cela nous arrivera aussi, à nous tous. Nous allons servir notre génération et puis, si nous réussissons vraiment, il en restera peut-être quelque chose dans l’histoire de littérature. Chaque génération a ses écrivains … »

 

Vers la fin de sa vie Arnošt Lustig, riche de ses expériences, suit d’un oeil inquiet la recrudescence de l’extrémisme et des mouvements nationalistes et néo-nazis. Il profite de toutes les possibilités pour appeler à la vigilance et mettre en garde contre les extrémismes naissants. Il ne cache pas son mécontentement des réactions des milieux officiels à ces dangers latents :

« La République tchèque est très belle république mais elle a une tare, ses lois sont inefficaces. Nos législateurs ne réalisent pas que chaque fascisme commence par la parole et se termine par le massacre. Cela se terminera de cette façon, je suis très pessimiste. Si je pouvais, je dirais à la Chambre des députés : ‘Rendez les lois plus sévères et prenez en considération que la fascisme commence par la parole et se termine par l’assassinat de masse.’ »

Arnošt Lustig, photo: CTKArnošt Lustig, photo: CTK Malgré ce pessimisme et ces appréhensions, Arnošt Lustig restera jusqu’à la fin de ses jours un homme plein d’humour et d’énergie vitale que beaucoup de jeunes pourraient lui envier. L’homme qui a tant de fois échappé à la mort, sait apprécier la vie. Il ne se laisse pas dompter même par la maladie qui l’emportera finalement mais ne lui ôtera pas son humour, son appétit de vivre et son désir d’améliorer le monde dans lequel nous vivons :

«Le sens de la vie est de vivre, vivre si possible de façon juste. Je ne suis pas celui qui devrait se référer à la Bible mais il y a cinq Livres de Moïse qui peuvent être résumés par une seule phrase : Le devoir de l’homme est de distinguer le bien et le mal, le juste et l’injuste. Vivre avec cette boussole, c’est déjà le sens de la vie. »

05-03-2011