Iva Procházková, une fille qui a osé poursuivre l’œuvre de son père

02-02-2013

Iva Procházková est auteur de nombreux récits, contes et romans inspirés par les jeunes et destinés aux jeunes. Sa biographie, elle aussi, pourrait lui fournir une riche inspiration pour une œuvre littéraire. La vie de cette romancière est une suite d’événements parfois dramatiques qui illustrent la force intérieure d’une femme qui ne s’est pas laissée décourager par les obstacles accumulés par le sort sur son chemin.

Jan Procházka, photo: Slovník české literaturyJan Procházka, photo: Slovník české literatury Elle était prédestinée pour la littérature. Iva Procházková et sa soeur Lenka ont contracté le virus de la littérature dès leur enfance parce qu’elles sont nées dans la famille du célèbre romancier et scénariste Jan Procházka. C’est la ville d’Olomouc en Moravie qui est la patrie de la future écrivaine. Elle y naît en 1953 et son éducation est d’abord confiée à sa grand-mère et son arrière-grand-mère parce que ses parents travaillent à Prague. L’influence de son père se fait cependant bientôt sentir. Elle partage non seulement sa passion pour la littérature mais aussi plus tard dans une certaine mesure les déboires de sa carrière littéraire. Cela commence très bien car dans les années 1960 Jan Procházka remporte toute une série de succès littéraires et les studios de Barrandov à Prague réalisent plusieurs beaux films d’après ses scénarios. Iva Procházková se souvient :

« Avant l’invasion soviétique en 1968, il a vécu une courte période de succès pendant laquelle il a réussi à travailler dans le cinéma tchèque sans grands problèmes politiques. Au contraire sa renommé lui a permis d’aider ses collègues et d’imposer la réalisation de leurs films. Il a été un de ceux qui ont contribué à la suppression de la censure, etc. Cette période de succès s’est gravée dans ma mémoire pendant mon adolescence. Et puis c’était le choc de 1968 et nous avons vu la situation se détériorer de jour en jour. Mon père devait se soumettre presque tous les jours à des interrogatoires dans la prison de Ruzyně. Il disait parfois en rigolant : ‘Peut-être je ne reviendrai plus’ et il mettait sa brosse à dent dans sa serviette. Je prenais cela comme une blague mais c’était probablement sérieux. »

Après l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie en août 1968 la situation de Jan Procházka change radicalement. Le nouveau régime ne lui pardonne pas son engagement dans le mouvement de démocratisation qui se proposait de donner au socialisme un visage humain. L’hostilité des autorités communistes et la tension nerveuse à laquelle Jan Procházka est exposé provoquent finalement, selon sa fille, la rechute de sa maladie et précipitent sa fin. Jan Procházka meurt en 1971, donc au début de la période de la normalisation, à l’âge de 42 ans. Pour sa famille, ce n’est cependant que le début d’une longue période de représailles. Le régime empêchera Iva Procházková de poursuivre ses études après le baccalauréat et ne lui permettra de gagner sa vie que par des travaux manuels. Cela ne lui enlève cependant pas le désir et le besoin d’écrire et de poursuivre en quelque sorte l’oeuvre de son père :

Iva Procházková, photo: Ivan PokornýIva Procházková, photo: Ivan Pokorný « Cette passion d’écrire m’est venue je pense dans l’adolescence lorsque je cherchais en écrivant des poèmes les solutions à mes problèmes de jeune fille, c’est-à-dire des tristesses, des accès de mélancolie et des états d’âme. En ce temps-là, je ne mettais dans cette poésie que mes émotions. Et puis ces poèmes évoluaient et se transformaient en contes et nouvelles et j’ai fini par rédiger un texte que j’appelais déjà roman et qui avait 120 pages. Je l’ai écrit à vingt ans et il n’a jamais été publié. Il ne pouvait pas l’être malgré son caractère complètement apolitique. »

A cette époque, Iva Procházková travaille d’abord comme cuisinière à l’aéroport de Prague, puis dans un atelier de réparation automobile et finalement comme femme de ménage dans plusieurs immeubles du 1er arrondissement de Prague. Ce travail a sans doute beaucoup d’inconvénients mais aussi un avantage. Il lui donne une certaine liberté et lui permet d’organiser son temps :

« Il fallait seulement que les immeubles soient propres mais je pouvais faire mon travail, ou bien dans la matinée, ou bien dans l’après-midi. Et à cette époque-là je me suis habituée à écrire régulièrement. Je me suis dit : ‘Voilà tu es libre, tu as un métier libre mais essaie de te mettre à écrire chaque matin à 8 heures et demi pour t’habituer à un certain ordre.’ Et heureusement cela m’est resté jusqu’à aujourd’hui. Si je ne le fais pas, j’ai mauvaise conscience. »

'Vive la République', photo: SNDK'Vive la République', photo: SNDK L’œuvre de son père, ses romans et ses scénarios, exerce sans doute une influence considérable sur cette écrivaine en herbe. Elle n’est pas prête d’oublier les promenades avec son père pendant lesquelles il lui parlait de son travail et la laissait lui poser des questions ce qui lui permettait de mettre de l’ordre dans ses idées. Parmi toutes les oeuvres de Jan Procházka, elle apprécie surtout le roman « Vive la République », qui évoque la fin de l’occupation et la libération de la Tchécoslovaquie en 1945. Le roman a été adapté par l’auteur pour l’écran et a servi de base pour un excellent film du réalisateur Karel Kachyňa :

« J’ai lu ce roman plusieurs fois et je l’ai donné à lire à mes enfants. Et même quand je suis en Allemagne je le recommande toujours aux lecteurs allemands, parce que ce livre a y été traduit et publié. En 1968 il a même obtenu en Allemagne le prix d’Etat de littérature pour la jeunesse. Alors quand je suis en Allemagne, je dis toujours : ‘Si vous voulez savoir quelque chose sur la Deuxième Guerre mondiale vue par les yeux d’un garçon de quinze ans, lisez Vive la République.’ »

Pendant 14 ans Iva Procházková vit, travaille et écrit dans une Tchécoslovaquie « normalisée », c’est-à-dire occupée par l’armée soviétique, et elle se rend compte que c’est une vie sans perspectives. Finalement en 1984, elle décide de rompre radicalement avec cette existence et part en exil avec son mari, l’homme de théâtre et cinéaste Ivan Pokorný. C’est une décision risquée mais qui s’avérera positive et permettra finalement à son talent de s’épanouir. C’est ainsi qu’elle résume cet exil bienfaiteur :

Ivan Pokorný, photo:Jana Chládková, ČRoIvan Pokorný, photo:Jana Chládková, ČRo « Nous avons émigré d’abord en Autriche où nous sommes restés pendant deux ans. Et c’est là où nous avons beaucoup travaillé pour apprendre la langue parce que c’était le plus important. (…) Mon mari et moi, nous avons suivi des cours en alternance, moi le matin, mon mari l’après-midi, parce que nous devions nous occuper déjà aussi de nos trois enfants. Alors ce n’était pas facile mais les enfants nous ont finalement beaucoup aidé. Ils se sont très vite acclimatés à l’école, ont commencé à amener leurs camarades à la maison et nous obligeaient à réagir et à communiquer en allemand. Et puis ça allait vite. Après deux ans, j’ai constaté que j’étais capable de parler allemand, et après quatre ans j’ai commencé à écrire dans cette langue. »

La reconnaissance du talent littéraire d’Iva Procházková dans les pays germanophones a été facilitée grâce à son père. C’est à cause de Jan Procházka qu’elle était interdite de publication en Tchécoslovaquie mais c’est grâce à lui et au prix qu’il avait reçu en Allemagne que les éditeurs allemands ont pris au sérieux aussi dès le début le travail littéraire de sa fille. Après deux ans Iva Procházková et son mari quittent Vienne et créent à Constance un théâtre pour enfants et adolescents. Ensuite Iva et Ivan déménagent encore une fois et s’établissent à Brème où ils se mettent à collaborer étroitement avec le théâtre Teatrium. C’est pour ce théâtre qu’Ivan Pokorný crée toute une série de spectacles et cette collaboration se poursuivra encore longtemps après le retour de la famille en République tchèque.

Photo: MelantrichPhoto: Melantrich Entre-temps Iva Procházková poursuit sa carrière littéraire et devient un des auteurs les plus populaires de livres pour enfants et adolescents. Elle écrit d’abord en tchèque, puis en allemand et finalement, pour répondre à l’intérêt des lecteurs et maisons d’édition de sa patrie, elle est obligée de traduire ses textes allemands en tchèque. Dans ses contes, ses romans et ses scénarios elle évoque les problèmes que les enfants et les jeunes affrontent tous les jours, elle parle des familles incomplètes, des préoccupations et tourments d’adolescence et elle n’évite même pas de parler des problèmes existentiels et de la mort. Elle réussit à saisir avec beaucoup de justesse les confusions et les troubles émotifs des jeunes et cette empathie lui vaut de nombreux prix littéraires.

Photo: AlbatrosPhoto: Albatros C’est le roman ‘Noeuds et oranges’ ( Uzly a pomeranče ) qui lui apporte probablement le plus grands succès de sa carrière. Dans ce récit situé dans le massif de Jeseníky en Moravie, elle raconte les désarrois d’un adolescent, son premier amour, sa passion des chevaux, sa soif de liberté. Le livre est couronné en Allemagne par le prix Luchs 2012, distinction prestigieuse décernée par l’hebdomadaire Die Zeit en commun avec Radio Brème.

Depuis 1994, Iva Procházková et son mari Ivan Pokorný vivent et travaillent de nouveau en République tchèque. Elle continue à écrire pour les enfants et les jeunes mais son activité littéraire s’étend aussi sur le monde adulte. Elle travaille beaucoup pour la télévision et se lance même dans le roman policier. Il faudrait qu’elle se réserve un peu de temps aussi pour nous raconter sa propre histoire, pour écrire le roman de sa vie.

02-02-2013