Karel Jaromír Erben, notre contemporain

12-11-2011

Il est peu de Tchèques qui ne connaissent pas par cœur au moins quelques vers de Karel Jaromír Erben. Comment se fait-il que ce poète du XIXe siècle reste tellement populaire, tellement présent dans la culture tchèque encore aujourd’hui ? Comment se fait-il qu’il ait inspiré au cours des derniers siècles tant d’écrivains, de musiciens, de peintres et de cinéastes ? Telles sont les questions que se posent les historiens de la littérature notamment ces jours-ci alors que nous fêtons le bicentenaire de sa naissance.

Karel Jaromír ErbenKarel Jaromír Erben Poète, prosateur, folkloriste et linguiste, Karel Jaromír Erben est un des principaux artisans de la renaissance littéraire tchèque au XIXe siècle. Bien que ses propres œuvres soient relativement peu nombreuses, l’ampleur des activités de cet homme à la santé fragile, qui a vécu de 1811 à 1870, est énorme. Attirer l’attention du public sur l’étendue des activités de l’écrivain était l’un des objectifs de l’exposition préparée par le Musée de la littérature tchèque et présentée actuellement à la Bibliothèque nationale. L’ambition de la commissaire de l’exposition Dorota Lábusová a été de mettre en relief les aspects moins connus de la personnalité du poète :

« Nous voulions évoquer tous les aspects de sa vie et de son œuvre car nous supposions que la majorité des gens se rappelaient encore de ce qu’ils avaient appris à l’école sur sa création littéraire et poétique. Aujourd’hui les gens ne savent toutefois pas qu’il a été un collectionneur et un conservateur de textes littéraires folkloriques. Il a sauvé une grande quantité de chansons populaires que nous chantons aujourd’hui et que, sans lui, nous ne chanterions probablement plus. »

Tout cela n’explique pas cependant la pérennité de l’œuvre poétique de Karel Jaromír Erben. Daniel Dobiáš de l’Institut de littérature de l’Académie des Sciences tchèque cherche à expliquer le phénomène Erben par les qualités littéraires de sa poésie :

"Un bouquet" "Un bouquet" « En premier lieu, c’est une littérature de qualité. Expliquer la notoriété d’Erben par d’autres raisons serait faux. Son talent littéraire était incontestable et il perfectionnait encore son style par ses lectures. (…) Il étudiait la poésie et les contes populaires ce qui lui a permis d’aiguiser sa sensibilité pour la langue. Il avait aussi un don pour la musique, il jouait du piano. Et il ne faut pas oublier n’ont plus qu’il a su choisir les genres littéraires qui allaient se répercuter dans l’évolution postérieure de la littérature tchèque. »

Homme de nombreuses activités, Erben reste pourtant pour la postérité auteur d’une seule œuvre, d’un seul recueil de poésies. Ce livre, son œuvre majeure, est intitulé « Kytice - Un bouquet » et s’inspire des contes et légendes. Dorota Lábusová insiste sur le rôle de la langue du peuple dans la gestation de ce livre :

« Il est revenu à la langue du peuple, à la poésie du peuple et c’était cela qui l’inspirait. Cette inspiration n’a pas été que thématique. L’influence de la chanson populaire est décelable aussi dans son recueil ‘Un bouquet’. C’est la base de sa création, il a puisé dans le fond. »

Parmi les poètes tchèques de la première moitié du XIXe siècle seul Karel Hynek Mácha peut égaler aujourd’hui par sa renommée posthume Karel Jaromír Erben. Dalibor Dobiáš rappelle que le poète s’est imposé dans la vie littéraire tchèque dès la moitié des années 1830 :

« Ses contemporains se sont certainement rendus compte qu’il s’agissait d’un auteur exceptionnel et sa renommée a pris encore plus d’ampleur avec le temps. Il était apprécié en tant que poète mais aussi en tant que folkloriste et collectionneur. Je pense que son recueil ‘Un bouquet’ était perçu également un peu dans cette optique. »

Avec une rare force d’évocation, dans une langue aussi poignante que mélodieuse, le poète magnifie les vieux contes et les transforme en chefs d’œuvre de poésie. Les grands thèmes de ses poèmes, l’amour et la mort, la faute et l’expiation, les mystères du destin humain, n’ont rien perdu de leur intérêt et sont devenus la source d’inspiration pour une pléiade d’autres artistes. Les personnages de ces ballades, hommes et femmes qui ne sont pas dépourvus de faiblesses humaines, sont parfois cruellement punis pour leurs fautes, pour leur naïveté, pour leur manque de sagesse. Tout le livre est dominé par l’idée de la justice supérieure qui pourrait être interprétée comme la preuve de l’existence de Dieu. Les êtres surnaturels et le monde des morts interviennent dans le monde des vivants et les scènes d’horreur racontées d’une façon extrêmement efficace, contribuent à la fascination que le livre exerce sur ses lecteurs.

C’est la forme de la ballade qui a permis à Erben de déployer son talent. Ce genre ancien a été illustré déjà au XVIIIe siècle par Goethe, auteur de la célèbre ballade « Le Roi des aulnes ». La ballade s’inspirant de légendes et de mythes anciens, était également chère aux écrivains romantiques. « Un bouquet » est un recueil de ballades ce qui, selon Dalibor Dobiáš pourrait expliquer en partie l’accueil chaleureux que le public lui a réservé :

Karel Jaromír Erben en 1842Karel Jaromír Erben en 1842 « La ballade, genre ancien et national, semble revenir sur les aspirations morales du peuple des temps immémoriaux jusqu’à l’époque d’Erben, période d’oppression sous le régime policier instauré par le ministre de l’Intérieur Alexander von Bach. L’œuvre d’Erben est cependant aussi un appel moral à ses contemporains et les conflits de certains personnages de ses poèmes, comme ceux de la ballade ‘La malédiction de la fille’, reflètent les problèmes très actuels de son époque. »

Le style de Karel Jaromír Erben amené à la perfection justement dans ses ballades est un exemple de la concision. En quelques mots le poète sait évoquer d’une façon magistrale la situation, les caractères, l’aspect et les aspirations de ses personnages. Sans volubilité, avec des termes précis et évocateurs il sait créer en quelque vers tout un contexte poétique, peindre un paysage et subjuguer son lecteur. Le rythme, la rime et la musicalité de sa langue sont des instruments puissants qui lui permettent de traduire ses visions par les mots. Il va sans dire qu’une telle poésie est extrêmement difficile à traduire voire intraduisible. Les lecteurs des poèmes d’Erben traduits dans les langues étrangères y compris le français ne lisent donc qu’un pâle reflet de cette poésie puissante et souveraine.

 

L’autre facette de l’œuvre de Karel Jaromír Erben, qui reste vivante deux siècles après sa naissance, sont ses contes. Il a fait pour la littérature tchèque ce que Charles Perrault a fait pour la France ou les frères Grimm pour l’Allemagne. Dorota Lábusová insiste sur la valeur littéraire de ses contes :

« Les textes de ses célèbres contes sont ses propres œuvres. Il recherchait les contes et les transcrivait. Dans nos archives, nous avons une vingtaine de caisses pleines de contes auxquels il a donné une forme écrite, qu’il a recueillis lui-même ou grâce à des amis et des membres de sa famille. Il a créé tout un fichier de sujets différents. En écrivant ces contes, il combinait différents sujets. Le résultat de son travail n’est pas donc une œuvre de folkloriste et de collectionneur dans le sens moderne du mot, il a vraiment créé ces contes. Ce sont des œuvres originales. »

L`exposition de la Bibliothèque nationale démontre que Karel Jaromír Erben a également été co-auteur de la terminologie juridique tchèque ainsi que chercheur, historien, éditeur, collectionneur, linguiste slavisant, ou encore auteur de nombreux articles dans le grand dictionnaire encyclopédique Rieger. Erben excellait dans la plupart de ces activités mais y restait l’homme de son époque. Ce n’est que grâce à sa poésie qu’il a survécu à sa mort. C’est grâce à ses ballades qu’il est notre contemporain.

12-11-2011