La progéniture d’Alberto Vojtěch Frič

04-10-2008

Lorsque, vers la fin du XIXe siècle, le petit Alberto Vojtěch Frič met dans sa poche un cactus pour faire une mauvaise surprise à un agent de police qui s’apprête à le fouiller, on ne peut pas savoir que ce petit épisode déclanchera une véritable passion. Le garçon emporte ensuite le cactus à la maison où, après un temps, la plante fleurira. « D’une plante difforme et ingrate qui n’était importante pour moi que dans la mesure où elle me servait d’instrument de vengeance, j’ai vu surgir une beauté jamais vue jusqu’à ce moment-là », écrira-t-il plus tard. A quinze ans Alberto Vojtěch Frič est déjà l’un des plus grands connaisseurs des cactus en Europe centrale. Et l’on peut dire, en exagérant à peine, que c’est grâce à sa passion pour les cactus qu’il deviendra voyageur, ethnologue et écrivain.

Entre 1901 et 1929 Alberto Vojtěch Frič fera sept voyages en Amérique Latine et un voyage en Amérique du Nord. Bien que le premier objectif de ces voyages soit la recherche et la collecte des cactus, le jeune homme qui n’a lors de sa première expédition que 19 ans, se lance aussi dans l’exploration des terres inconnues et se met à étudier la vie et les coutumes des tribus indiennes. Son existence commence à ressembler à un grand roman d’aventures.

Lors de la première expédition, il est attaqué par un jaguar, est grièvement blessé et n’est sauvé finalement que grâce aux soins d’Indiens. Lors du deuxième voyage, il découvre la tombe du géodésien espagnol Ibaretta tué en 1898, lors d’une rixe avec des indigènes. Frič vit pendant un temps avec la tribu Chamacoco dans le bassin de la rivière Paraguay et se marie à la manière indienne avec une femme de la tribu qui lui donnera une fille nommée Herminia. De sa troisième expédition il ramènera à Prague un Indien soufrant d’une maladie qui semble incurable, mais que les médecins tchèques réussiront à guérir. Et finalement, en 1919, Frič, devenu entre temps célèbre non seulement comme spécialiste et collectionneur des cactées, mais aussi comme connaisseur des civilisations indiennes d’Amérique du Sud, entreprend sa cinquième expédition. Cette fois-ci, il représente officiellement la nouvelle République tchécoslovaque née sur les ruines de l’Autriche-Hongrie.

 

Alberto Vojtěch Frič (1882-1944) aura vécu parmi les Indiens à peu près dix ans. Il visite des dizaines de tribus, il écrit les dictionnaires de 36 langues indiennes, il prend des centaines de photos et amène en Europe des milliers d’objets qui témoignent de la vie et de la culture des indigènes américains, encore avant qu’ils n’aient été influencés par la civilisation occidentale. Pour Fric se sont de très belles années : quand il vit avec ses amis sauvages, il adopte leurs coutumes, il s’habille comme eux, il devient l’un d’eux. De retour en Europe, il regrettera cette vie et cette liberté au milieu de la société bourgeoise de Prague qu’il accusera d’hypocrisie. Il se marie quand même avec une Tchèque, cette fois-ci à la manière européenne, et il a un fils, Ivan, qui naît en 1922.

Pour faire connaître ce qu’il a vu en Amérique et ce qu’il a appris chez ses populations autochtones, Fric se met à écrire. Il n’écrit pas que des livres ethnographiques comme celui intitulé « Les Indiens d’Amérique du Sud », mais aussi une série de récits d’aventures pour les jeunes lecteurs auxquels il donnera les titres évocateurs : « Parmi les Indiens «, « Les Lois de la forêt vierge », « L’oncle Indien », « L’Ile aux serpents ». Ornés d’excellentes illustrations de son ami, le peintre Zdeněk Burian, ces livres seront très lus, très aimés et connaîtront de nombreuses éditions. L’homme qui a osé braver un jaguar, des serpents, des maladies tropicales et d’autres dangers des pays sauvages, meurt en 1944 d’une banale égratignure qui s’infecte du tétanos. Sur son lit de mort, il demandera en vain aux médecins tchèques de lui administrer du curare, un poison végétal auquel les Indiens attribuent de forts effets antitétaniques…

 

La disparition de Alberto Vojtěch Frič ne peut pas cependant effacer ses traces sur la terre. Il reste présent dans les livres qu’il a écrits, dans les collections qu’il a réunies et aussi dans la légende qu’il a créée autour de sa personne. Son fils Ivan ne sait pas encore que son père lui a préparé aussi une grande surprise. Le fils ne sait pas que sa demi-soeur vit quelque part dans la forêt sud-américaine. Ivan n’apprendra qu’un demi-siècle plus tard qu’il a une grande famille au Paraguay. Un témoignage de sa belle-fille Yvonna Fričová :

«C’est une histoire curieuse. Il y a six ans nous ignorions encore complètement leur existence et vice-versa. Personne ne savait dans la famille qu’il y avait une tante au Paraguay. En 2000, deux cinéastes tchèques Alice Ružičková a Martin Čihák se sont rendus au Paraguay et se sont lancés sur les traces d’Alberto Vojtěch Frič. Ils ont visité la région Alto Paraguay Grand Chaco où Frič a vécu pendant longtemps. Et c’est là, qu’ils ont appris que dans un village de cette région vivait une très vielle dame qui s’appelait Frič car elle utilisait le nom de son père comme il est de coutume dans ce pays. Elle avait eu cinq enfants qui, eux aussi, avaient eu une abondante progéniture, et il y avait donc en ce moment-là quelque 160 personnes qui se considéraient tous comme descendants de l’anthropologue européen Frič.

Herminia Ferreira Frič avec sa famille, photo: www.checomacoco.czHerminia Ferreira Frič avec sa famille, photo: www.checomacoco.cz Les cinéastes nous ont donc apporté cette information et aussi une photo de cette dame, une très vieille Indienne presque centenaire aux cheveux blancs. C’était une grande surprise dans la famille. Ce qui nous a frappé c’était surtout sa ressemblance. Elle ressemblait beaucoup à son demi-frère, c’est à dire à mon beau-père. J’ai commencé à écrire des lettres au Paraguay et je suis entrée en contact avec le missionnaire américain John Pearce qui se trouvait dans cette région. Après six peut-être neuf mois, le missionnaire nous a confirmé de connaître les gens que nous recherchions et il nous a mis en contact avec eux. Nous avons donc commencé à nous écrire mais les lettres ont été rares parce que la poste au Paraguay ne fonctionne pratiquement pas. Et c’était donc le début de cette histoire qui se poursuit jusqu’à nos jours.»

Aujourd’hui les branches tchèque et paraguayenne de la famille Frič entretiennent non seulement des contacts mais les Tchèques organisent des collectes pour aider leurs parents sud-américains qui vivent dans des conditions difficiles. Un projet qui ne pourrait que plaire à Alberto Vojtěch Frič …

04-10-2008