La Tchéquie, Terre promise

19-01-2013

La Tchéquie peut-elle être pour quelqu’un la Terre promise ? Peut-elle devenir une nouvelle patrie pour des étrangers qui apportent dans leur pays d’accueil leur espoir d’une vie nouvelle, leur volonté de travailler et aussi leurs illusions ? Ce sont les questions qui s’imposent à la lecture du livre dans lequel la romancière Petra Hůlová amène le lecteur dans le milieu des immigrés ukrainiens en République tchèque.

Petra Hůlová, photo: David VaughanPetra Hůlová, photo: David Vaughan Paru en 2012 aux éditions Torst, le roman « La Tchéquie, Terre promise » apporte un nouveau thème dans la création littéraire de Petra Hůlová. Née en 1979, cette auteure de toute une série d’ouvrages, lauréate de plusieurs prix littéraires, raconte cette fois l’histoire d’une Ukrainienne venue pour vivre, travailler et tenter sa chance en République tchèque. L’écrivaine explique pourquoi elle a choisi un tel sujet :

« Il y a en moi une certaine effronterie que beaucoup de gens me reprochent en me demandant comment je peux me glisser dans la peau d’une femme de ménage ukrainienne, mais j’ai confiance en une espèce d’empathie en moi. (…) Dans la plupart des cas, je choisis des thèmes qui me sont proches d’une certaine façon, mais qui doivent aussi être un défi pour moi. (…) Je suis attirée par les tâches difficiles, mais il faut dire que c’est sans doute une effronterie de me substituer à une femme de ménage ukrainienne que je ne suis pas. »

Olga, héroïne du roman, et son mari Oleh viennent en Tchéquie avec beaucoup d’autres immigrants ukrainiens pour échapper à la misère et pour aider leurs familles. Olga apporte son espoir de jours meilleurs et son goût de travail, mais aussi sa naïveté, ses illusions et ses préjugés. Le pays qui lui semble très riche lui fait perdre rapidement ses illusions et elle apprend alors à voir les Tchèques, leur caractère et leur mode de vie d’une façon plus réaliste. Elle connaît tous les déboires de l’existence d’une femme de ménage immigrée avec un permis de séjour limité, travaille durement dans plusieurs familles, est mal payée et logée avec d’autres immigrés dans un centre d’hébergement. Olga se retrouve dans la catégorie des gens qui n’ont pratiquement aucun droit, sont menacés d’expulsion et livrés à l’exploitation de la société majoritaire. Petra Hůlová ne voulait cependant pas tomber dans les lieux communs et créer le personnage d’une simple victime de la xénophobie ouverte ou latente des Tchèques :

« C’est un personnage à plusieurs facettes. Je pense que pour le lecteur, au début, elle doit sembler être une victime typique du milieu dans lequel elle se retrouve, une femme exploitée parce qu’elle est étrangère. Mais par la suite elle subit une grande transformation, se lance dans les affaires et peut finalement faire venir sa fille et sa mère chez elle. Le regard que porte le lecteur sur Olga se complique donc d’une certaine façon et s’enrichit des nouveaux aspects du personnage. »

Olga, qui se retrouve donc dans la minorité des gens inférieurs, se heurte quotidiennement à l’indifférence et même au mépris des gens qui ont le privilège d’être nés dans le pays, n’est pas non plus dépourvue de préjugés raciaux. Elle découvre aussi progressivement les faiblesses humaines de ses employeurs. Certains l’exploitent sans honte, mais d’autres se montrent plus ouverts, manifestent plus de compréhension et la laissent même dans une certaine mesure prendre part à leur propre vie. Complètement absorbée par le travail, Olga ne réalise pas tout d’abord que sa famille et ses rapports avec son mari se désagrégent. Oleh, qui travaille au début comme la majorité des immigrés ukrainiens dans le bâtiment, perd son emploi à la suite d’un accident de travail, se retrouve au chômage, tombe dans l’engrenage de la maffia ukrainienne pour finalement devenir informateur de la police tchèque. Sa vie devient un secret pour Olga, secret qu’elle cherchera toujours à élucider pour finalement parvenir à plusieurs découvertes douloureuses.

Photo: Archives de ČRo7Photo: Archives de ČRo7 L’histoire de cette immigrée reflète aussi les activités souvent précieuses mais parfois problématiques des services sociaux et des organisations à but non lucratif. Ces organismes aident parfois Olga assez efficacement à surmonter les obstacles et à échapper aux nombreux dangers qui la guettent. Employée d’une de ces organisations, Danka s’intéresse même beaucoup à la vie d’Olga, et c’est d’ailleurs grâce à ses recherches qu’Olga découvrira un chapitre dramatique de l’histoire de sa famille, les événements des années 1950 que ses parents n’ont jamais eu la force de lui avouer.

En écrivant cette histoire d’une femme de ménage immigrée, Petra Hůlová a attiré l’attention sur toute la minorité ukrainienne en Tchéquie :

« Les Ukrainiens travaillent ici surtout dans le bâtiment et font un énorme travail qui n’est pas apprécié à sa juste valeur. L’image de l’Ukrainien en Tchéquie n’est pas bonne et n’a pas d’alternative plus positive que celle stéréotypée d’une main-d’œuvre bon marché, et ce bien que la communauté ukrainienne vive dans notre pays depuis longtemps. Les Ukrainiens ont commencé venaient déjà à l’époque de la Révolution d’octobre. Sous la Première République tchécoslovaque, il existait beaucoup d’écoles ukrainiennes et même une Ecole supérieure des Beaux-Arts, un institut pédagogique et un lycée. Je pourrais nommer toute une série de personnalités importantes dont on ne sait rien aujourd’hui. Bien sûr, ce n’est pas le sujet de mon livre, mais j’ai conservé toutes ces choses à l’esprit en l’écrivant. »

Avec le temps, Olga apprend à mieux connaître la société tchèque et sa situation s’améliore. Elle peut finalement faire venir d’Ukraine sa fille Marina et sa mère et changer de travail. Elle créée une agence matrimoniale spécialisée dans la recherche de maris et partenaires ukrainiens pour des femmes tchèques. La force intérieure de cette femme est étonnante. Eprouvée par le sort, parfois au bord du désespoir, trahie par ses amies, trompée et abandonnée par son mari, Olga arrive toujours à se ressaisir et à retrouver la force pour continuer son chemin. Et son existence est aussi finalement l’histoire d’une lente et douloureuse intégration dans la société tchèque malgré les tendances xénophobes de celle-ci. Sans perdre ses racines ukrainiennes, Olga s’intègre et s’établit progressivement dans le milieu tchèque et ouvre la voie aussi à sa fille Marina qui, elle, fréquente déjà l’école tchèque et absorbe rapidement la culture de sa patrie d’adoption.

Photo: Archives de ČRo7Photo: Archives de ČRo7 En imaginant et racontant l’histoire de l’Ukrainienne Olga, Petra Hůlová a écrit un récit passionnant, plein de rebondissements et de détails réalistes, un récit qui ne manque pas de mystère. L’auteure voulait aussi cependant attirer l’attention sur les tendances xénophobes qui se manifestent souvent même chez ceux qui se croient sans préjugés :

« Je pense que le racisme est enraciné d’une certaine façon dans chacun de nous, parce que tout ce qui est différent de nous éveille notre méfiance. Il est difficile de faire quelque chose contre cela. Peut-être peut-on chercher à le maîtriser, en parler, mais faire comme si cela n’existe pas, c’est de l’hypocrisie. (…) Moi aussi je suis raciste. Quand je suis dans le tramway et vois entrer une bande de tziganes, je serre fort mon sac à main, même si je ne sais rien de ces gens-là. Mois aussi je généralise, j’applique des préjugés sur tout un groupe de gens, et c’est affreux. C’est la réalité, mais nous devons nous efforcer que cela ne dépasse pas une certaine mesure. »

Consciente des limites de la littérature, Petra Hůlová n’ose pas proposer de solutions aux problèmes sociaux. Elle se réserve seulement le droit de parler très ouvertement même des choses désagréables et parfois difficiles à entendre et de ne pas feindre qu’elles n’existent pas.

19-01-2013