Le Rapace, le drame d’une mère qui cherche désespérément à récupérer sa fille

15-12-2018

« Je ne sais pas s’il est bien quand un livre fait mal au lecteur, mais s’il amuse le lecteur, c’est bien, » dit Marek Epstein, auteur du roman intitulé Dravec (Le Rapace) publié aux éditions Labyrint. Et il faut dire que dans son livre il réussit à faire les deux choses à la fois. Il blesse le lecteur en évoquant le thème douloureux de la violence domestique et en même temps il arrive à le tenir en haleine du début à la fin.

Un scénariste à succès qui s’amuse à écrire un roman

'L'Ange du Seigneur', photo: ČT'L'Ange du Seigneur', photo: ČT Marek Epstein ne se considère pas comme un véritable écrivain. Ce jeune auteur (1975) a déjà signé beaucoup de scénarios de film et de télévision dont vingt ont été portés sur le grand et le petit écran. C’est lui qui est entre autres coauteur du scénario du film Anděl páně II (L’Ange du Seigneur), un conte de Noël chaleureusement accueilli par le public tchèque. Il s’exprime donc en général par l’image et la littérature n’est pour lui qu’une activité à part, une activité récréative. Cela ne l’empêche pas de réfléchir sérieusement sur le rôle de l’écrivain et les méthodes littéraires :

« Il y a probablement deux sortes d’écrivains. Les uns ramassent tout dans leur tête et ils le mettent sur le papier d’un seul coup, et il y en a d’autres, dont moi-même, qui connaissent le début et parfois aussi la fin, s’ils ont de la chance, et ce qu’il y a entre les deux, c’est un mystère pour eux. Et vous ne le découvrez qu’au moment où vous vous mettez à écrire, lorsque vous laissez entrer les personnages dans votre fantaisie et ce sont eux-mêmes qui commencent à vous proposer les situations de votre récit, ils les développent et vous proposent des solutions. Dans le meilleur cas vous ne faites que les suivre. »

Que se passe-t-il derrière les portes closes des familles

Marek Epstein, photo: Šárka Ševčíková, ČRoMarek Epstein, photo: Šárka Ševčíková, ČRo Dans son roman Le Rapace Marek Epstein raconte l’histoire d’une famille qui se désagrège, histoire qui lui permet d’exposer plusieurs thèmes importants dont la violence domestique, les rapports délicats entre les parents et les enfants, la trahison et la vengeance. Avec une maîtrise incontestable et des moyens littéraires sobres et efficaces, il construit une structure romanesque très homogène qui captive le lecteur avec la force d’un thriller. Quelques pages lui suffisent pour tirer le lecteur de son indifférence et l’amener à la réflexion et la compassion. C’est un fait divers assez spécial qui a été sa première impulsion pour écrire ce livre :

« J’avais en réserve plusieurs sujets de scénarios de film. Et un jour, j’ai lu sur Internet une courte information sur une femme ayant perdu son enfant dans un temps incroyablement court à cause des machinations juridiques de son mari. Vendredi, elle avait encore son enfant, lundi, elle ne l’avait plus. Il y a eu également l’histoire de son âpre lutte pour récupérer son enfant qui a duré à peu près deux ans. Et moi, qui suis père, j’ai été profondément intrigué par cette histoire. Je me suis donc mis à chercher dans ma réserve de sujets et j’ai trouvé d’autres personnages que je pouvais intégrer dans ce récit. Cela s’est développé par l’effet de boule de neige et tout à coup cela a donné un livre. »

Trois personnages, trois points de vue différents

'Le Rapace', photo: Labyrint'Le Rapace', photo: Labyrint Trois personnages, trois membres d’une famille se trouvent au premier plan de ce roman. Jakub, le père qui n’est pas capable de dominer son penchant pour la violence, Inka, la mère qui n’arrive pas à s’opposer à la tyrannie de son mari, et finalement Barbora dite Berucha, leur fille qui est la principale victime de ce conflit occulté mais dévastateur. C’est par les yeux de ces trois personnages que le lecteur découvre progressivement l’histoire et le présent de cette famille gravement éprouvée.

Dans chaque chapitre du roman nous suivons le fil de l’histoire par les yeux d’un de ces trois personnages et cette méthode donne au récit une certaine objectivité et beaucoup de plasticité. Le lecteur est emporté par le courant du récit, il partage en quelque sorte la vie de ces tristes héros et s’engage dans ce conflit entre la violence physique et la résistance psychique, entre la haine et le désir de vivre en paix, entre le mensonge et la vérité, entre la trahison et la recherche désespérée de la justice. Marek Epstein se veut impartial par rapport à ses personnages :

« Je dois dire que j’ai cherché à comprendre tous les personnages mais il reste à savoir dans quelle mesure j’ai réussi. Je ne voulais pas présenter une brute qui bat quelqu’un mais un personnage qui pense avoir sa vérité intérieure, vérité qui peut paraître insensée ou perverse à la majorité des autres, mais je pense que le lecteur a le droit de le comprendre. Et c’est ce que j’ai tenté de faire. Je voulais complètement éviter les personnages superficiels que personne ne comprend et qui ne sont compréhensibles qu’aux porteurs du mal. Même le personnage qui se présente comme tout à fait négatif, fait des choses justes de son point de vue. »

Le désespoir qui fait agir

Le père tyrannisé dans son enfance, ne se contente pas de maltraiter physiquement sa femme qui ose lui proposer le divorce, il finit par la chasser de son appartement et par l’accuser de violences ce qui lui permet de couper, avec la complicité de juristes corrompus, tous les liens entre la mère et la fille. La mère serait probablement perdue sans le soutien de Morris, son voisin. L’amitié désintéressée de cet ancien acteur pornographique aide Inka à surmonter la plus terrible épreuve de sa vie, à retrouver sa dignité de femme et à lutter pour récupérer sa fille internée dans un foyer d’enfants à caractère social.

J’avoue que la littérature est pour moi un hobby, une manière de me délasser.

De son côté, Barbora, sa fille, cherche désespérément à contacter sa mère ce qui est interdit par la justice. Abandonnée dans un milieu inconnu, elle finit pourtant par trouver en elle-même assez de courage et d’astuce pour renouer le lien avec sa mère perdue. Le drame plein de souffrances et de rebondissements tend vers la catharsis finale. Interrogé sur le fait de porter à l’écran ce drame saisissant, Marek Epstein répond :

« Je crois que déjà le fait d’avoir écrit cette histoire comme un livre est une manière de répondre à cette question. Je ne voudrais pas en faire un film. J’avoue que la littérature est pour moi un hobby, une manière de me délasser. (…) Quand on réalise un film, on jette le scénario. Un scénario est écrit au présent, et vous n’écrivez que ce que vous pouvez montrer avec la caméra. Quand j’ai donc la possibilité d’évoquer un personnage qui s’arrête et se met à réfléchir, et je ne suis pas obligé de mettre en images ce qu’il pense, c’est pour moi comme un bain verbal. La prose est donc pour moi comme un bain verbal. Si un jour on veut faire un film basé sur ce livre, il faut que ce soit quelqu’un d’autre, pas moi, quelqu’un qui aura assez de recul. »

15-12-2018