Les frères Mašín, des héros entre la gloire et l’opprobre

12-01-2019

Des héros ou des assassins ? C’est cette question qui plane depuis plus d’un demi-siècle sur les frères Ctirad et Josef Mašín qui se sont lancés, au début des années 1950, dans une lutte sans merci contre le régime arbitraire en Tchécoslovaquie. Pour une partie de la population tchèque ce sont des héros qui se sont engagés dans la lutte légitime pour la liberté, pour une autre partie se sont des assassins qui ont tué lors de leurs activités subversives plusieurs personnes innocentes. La bande dessinée Zatím dobrý (Jusqu’ici tout va bien), parue récemment aux éditions Argo/Paseka, peut donc être considérée, entre autres, comme une contribution à cette polémique passionnée qui n’en finit pas.

Un sujet explosif

Jan Novák, photo: David VaughanJan Novák, photo: David Vaughan Les auteurs de cette BD, l’écrivain Jan Novák et le dessinateur Jaromír 99, ont déjà réalisé ensemble une biographie dessinée du célèbre coureur Emil Zátopek, livre qui a remporté un important succès en Tchéquie et qui a été traduit dans plusieurs langues dont le français. Maintenant, ils récidivent donc avec l’histoire des frères Mašín, Jusqu’ici tout va bien. Ce sujet explosif n’est pas nouveau pour Jan Novák qui lui a déjà consacré en 2004 un roman du même nom. En préparant le scénario pour la bande dessinée sur ce thème, il est cependant revenu à un projet encore plus ancien :

« C’est le retour vers un scénario de cinéma que j’ai écrit encore avant le livre. En travaillant sur le scénario de la bande dessinée sur Zátopek, j’ai compris qu’un scénario de cinéma peut devenir un bon livret pour une bande dessinée. J’ai donc dépoussiéré ce vieux scénario et c’est ainsi qu’est née la trame de ce livre. »

Le destin des fils d’un héros

Les frères Ctirad et Josef Mašín, photo: Archives de Barbara Mašín / Don.Rumata, CC BY-SA 3.0Les frères Ctirad et Josef Mašín, photo: Archives de Barbara Mašín / Don.Rumata, CC BY-SA 3.0 Les frères Ctirad (1930-2011) et Josef Mašín (1932) sont nés dans la famille de l’officier Josef Mašín (1896-1942). Ancien légionnaire tchécoslovaque en Russie, Josef Mašín père n’a jamais accepté l’occupation de son pays par les nazis allemands. Entré dans la résistance, il réussit avec ses compagnons à nuire gravement à l’occupant allemand jusqu’à son arrestation en 1941. Il supporte héroïquement les tortures et il est exécuté en 1942. Ses deux fils, Ctirad et Josef, continueront dans sa voie. Décorés par le président Beneš en 1945 pour le courage dont ils ont fait preuve pendant la guerre, ils entrent dans l’opposition contre le régime totalitaire imposé dans leur pays par les communistes en 1948. A l’image de leur père, ils créent avec quelques amis un groupe clandestin qui procède à des opérations subversives entre 1951 et 1953, c’est-à-dire dans les années de la pire terreur stalinienne. En 1953, Ctirad, Josef et leur ami Milan Paumer réussissent après une série d’aventures quasi incroyables à se frayer un chemin, par les armes, à travers l’Allemagne de l’Est et à se réfugier à Berlin-Ouest. 20 000 membres de la police est-allemande et de l’Armée soviétique sont mobilisés pour leur barrer le chemin mais rien ne pourra les arrêter. Jan Novák constate :

« Très jeunes, très effrontés, élevés déjà dans leur famille à ne pas avoir peur, Ctirad et Josef se mesuraient l’un avec l’autre. Et tout cela leur a permis de surmonter des situations que presque personne n’aurait surmontées. »

La polémique sur les victimes

'Jusqu’ici tout va bien', photo: Argo/Paseka'Jusqu’ici tout va bien', photo: Argo/Paseka Au cours de leurs activités subversives, les membres du groupe des frères Mašín ont tué deux policiers tchèques, un comptable et quatre membres des forces de l’ordre est-allemandes. Dans trois cas au moins, ces actes ne peuvent pas être qualifiés de légitime défense. Leur affaire n’est donc pas qu’une simple histoire de révolte individuelle, elle pose aussi des questions plus générales. Jusqu’où peut-on aller dans la lutte contre l’injustice et l’oppression ? Peut-on considérer la lutte pour la liberté comme la justification de la mort de ceux qui ne peuvent pas se défendre efficacement ? Pour sa part, Jan Novák ne doute pas de la légitimité de l’action de ces jeunes résistants et estime que ceux qui les condamnent, sont souvent mal informés :

« Je pense que c’est dû aux fausses informations sur cette affaire. C’est la conséquence de la propagande communiste. D’autre part, les Tchèques ont aussi une attitude assez problématique vis-à-vis des héros en général. Le comportement des frères Mašín a été héroïque et leurs activités étaient justifiées par la logique et la morale. Et c’est ce qui divise la société également. »

Les différences entre les nazis et les communistes

'Jusqu’ici tout va bien', photo: Argo/Paseka'Jusqu’ici tout va bien', photo: Argo/Paseka Et Jan Novák évoque dans ce contexte l’action du mouvement de la résistance tchécoslovaque pendant la Deuxième Guerre mondiale qui n’est pas restée non plus sans victimes et qui, pourtant, fait aujourd’hui l’unanimité. Il cite entre autres les opérations de Jan Kubiš et de Jozef Gabčík, protagonistes de l’attentat contre le protecteur du Reich en Bohême-Moravie Reinhard Heydrich, ou bien les activités sous l’occupation allemande de Josef Mašín père :

« Il est évident que les gens jugent cela d’une façon différente. Il est vrai que la situation, elle aussi, était différente. Tandis qu’au temps de Gabčík le pays était occupé par une force différente et la forme de combat devait répondre à cette situation, dans les années 1950, c’était la lutte des classes, c’est-à-dire la lutte intérieure contre un ennemi intérieur auquel les communistes ont déclaré une guerre à mort. Et les frères Mašín les ont pris au mot. »

La bande dessinée est donc pour Jan Novák entre autres un moyen pour expliquer et faire comprendre aux lecteurs la violence de certaines activités des frères Mašín et de leurs compagnons. Auteur de romans, de scénarios et de biographies dont celle du réalisateur Miloš Forman, Jan Novák qui a passé une grande partie de sa vie aux Etats-Unis, a trouvé dans la bande dessiné un moyen d’expression qui convient à sa façon de s’exprimer et à la sobriété de son style :

« J’ai appris aux Etats-Unis qu’il est important d’écrire d’une façon claire, qu’il est important de communiquer, de supposer que le lecteur ne sait rien. Il faut expliquer tout depuis le début. Je suis déformé pour toujours par cette écriture à l’américaine. Je n’aime pas les textes contournés de certains auteurs tchèques. Je n’aime pas les auteurs qui s’exhibent intellectuellement quand ils n’ont pas un récit à raconter. Et c’est ce qui arrive parfois ici. »

La réalité et l’imagination

'Jusqu’ici tout va bien', photo: Argo/Paseka'Jusqu’ici tout va bien', photo: Argo/Paseka Le dessinateur Jaromír 99 raconte l’histoire des frères Mašín lui aussi d’une façon sobre et efficace. La ligne du dessin est simple, les traits des visages et des corps sont simplifiés, les dialogues des protagonistes sont courts et crus. Les couleurs sont réduites aux tonalités du noir, du brun, du gris et de l’orange pâle. Parfois les auteurs jugent utile d’ajouter aux images un petit texte explicatif. Il est évident que la bande dessinée ne permet pas de raconter l’histoire des frères Mašín dans sa complexité et que les auteurs ont été obligés de simplifier, de choisir les épisodes les plus représentatifs et les plus dramatiques et d’y ajouter aussi beaucoup d’éléments de leur propre imagination. Interrogé sur le rapport entre la réalité et la fiction dans ce livre, Jan Novák répond :

« Miloš Forman a dit à propos du livre que je lui avais consacré : ‘Ma vie telle qu’elle a été vécue par Jan Novák’. Et cet aphorisme caractérise exactement la méthode de création que j’utilise toujours. Même dans le cas des frères Mašín c’est un ‘roman vrai’. J’emprunte ce terme à Norman Mailer qui a caractérisé ainsi son excellent livre Le Chant du bourreau. C’est basé sur la réalité mais la réalité n’est qu’une charpente, un squelette. La chair doit venir d’ailleurs parce qu’il faut évoquer aussi le moment présent, le rendre réel d’une certaine façon, et l’on doit donc s’y projeter soi-même. »

12-01-2019