Les larmes et les sourires sous la normalisation

08-07-2017

« Je ne pensais pas écrire un best-seller », dit l’écrivaine Irena Dousková (*1964) à propos de son roman Hrdý Budžes (Budžes le fier). Son livre paru en 1998 a pourtant remporté un grand succès de librairie et a propulsé son auteur parmi les romanciers tchèques les plus recherchés. La pièce tirée de ce roman est un des plus grands succès du théâtre tchèque de ces dernières décennies.

Un héros né dans l’imagination d’une enfant

'Budžes le fier', photo: Petrov'Budžes le fier', photo: Petrov Présenter ce livre aux lecteurs francophones n’est pas une tâche simple. La première difficulté est déjà la traduction de son titre en français. Ce n’est qu’en lisant le roman que le lecteur apprend que Hrdý Budžes (Budžes le fier) n’est pas un personnage réel. C’est une erreur de Helenka Součková, la petite héroïne du livre, qui confond et relie en pensée deux mots d’un poème qu’on récite à l’école et en fait dans son imagination le nom d’un héros. Cette perception très spéciale de la réalité est d’ailleurs typique pour cette petite écolière qui découvre le monde et se pose beaucoup de questions. Comme elle manque d’expériences, les réponses qu’elle se donne à ces questions sont souvent aussi drôles que fantaisistes et cela apporte beaucoup d’humour et de fraicheur à ce récit autobiographique dans lequel Irena Dousková raconte son enfance :

« L’enfance est la période clé pour tout un chacun, qu’il s’en rende compte ou non. C’est une période où nous sommes, nous et notre perception, si intensément formés et façonnés que cela revêt une importance fondamentale pour toute notre vie. Je pense donc que, dans ce sens-là, je ne fais pas exception. C’est lié peut-être aussi au fait que ma mémoire est, ou plutôt a été relativement bonne. Donc cette période est restée dans ma tête avec une profusion de détails, de sensations, de parfums et d’images, ce qui est un avantage considérable pour l’écriture. »

Les sourires et les larmes sous la normalisation

Irena DouskováIrena Dousková Bien que le lecteur s’amuse beaucoup en lisant ce récit de l’apprentissage de la vie par une petite écolière, l’existence de l’héroïne du roman est loin d’être facile. Son père a émigré quand elle était encore trop petite pour se souvenir de lui, sa mère est une comédienne d’un théâtre de province dont la carrière est menacée pour des raisons politiques. Helenka a également un nouveau père et un petit frère. Les autres enfants se moquent d’elle parce qu’ils la trouvent trop grosse. Avec la naïveté d’une enfant de huit ans, Helenka vit et commente la réalité quotidienne de la période de la normalisation dans le pays occupé par l’armée soviétique et opprimé par un régime arbitraire. Toute l’absurdité du système totalitaire resurgit devant les yeux de ce petit témoin qui cherche avec une naïveté désarmante à comprendre le monde et à y trouver sa place. Ceux qui ont vécu la période des années 1970 et 1980 n’ont pas encore oublié les pressions que le régime exerçait sur les adultes et les enfants, la peur de représailles, le culte forcé du Parti communiste et de l’Union soviétique, la participation obligatoire à des festivités officielles. Il n’est pas facile d’oublier non plus la division de la société entre ceux qui collaboraient ou faisaient semblant de collaborer avec le régime et ceux qui refusaient de jouer le jeu et en subissaient les conséquences. La période de la normalisation s’est étendue aussi sur presque la moitié de la vie d’Irena Dousková :

« Je reviens à cette période surtout pour deux raisons. D’abord, il me semble toujours important d’y revenir et de raconter ces choses-là, parce que je pense que quoi que vous touchiez aujourd’hui, que ce soit la politique actuelle ou beaucoup d’autres choses, cette période continue à resurgir parce qu’elle a laissé une empreinte dans les gens et dans le pays. Et puis il y a aussi une raison personnelle. En 1989, quand tout cela a changé, j’avais vingt-cinq ans. J’ai donc passé dans cette période une partie essentielle de ma vie, les années où l’on est le plus sensible aux impulsions. Cela m’attire donc toujours de revenir dans ces années-là. Il ne s’agit pas que de souvenirs, j’ai toujours l’impression de pouvoir dire encore quelque chose à ce propos. »

Onéguine était Russkoff

'Onéguine était Russkoff', photo: Druhé město'Onéguine était Russkoff', photo: Druhé město Irena Dousková n’est pas l’auteure d’un seul livre. Aujourd’hui elle a à son compte une dizaine d’ouvrages en prose, des adaptations de ses livres pour le théâtre et des scénarios pour la télévision. Elle est entrée dans la littérature par la poésie et elle affirme n’avoir jamais cessé d’en écrire. Jusqu’à présent elle a publié trois recueils de poèmes. En 2006, elle a fait paraître la suite de son best-seller intitulée Oněgin byl Rusák (Onéguine était Russkoff), dans laquelle elle raconte les aventures postérieures de Helenka Součková devenue lycéenne à Prague. Dans son dernier roman paru en 2014, qu’Irena Dousková a intitulé La Danse de l’ours, elle évoque les derniers mois de la vie de Jaroslav Hašek, auteur du Brave soldat Chvéïk, écrivain qui, selon elle, cachait sous une apparence gaillarde et ironique une âme extrêmement sensible. Irena Dousková ne cache pas pourtant que l’ensemble de son œuvre est un peu éclipsé par Hrdý Budžes. Elle est cependant loin de désavouer ce livre qui lui a permis de s’imposer dans la littérature tchèque :

« Il est tout à fait possible que sans Hrdý Budžes et son adaptation pour le théâtre, les lecteurs n’auraient pas tellement envie de découvrir mes autres livres. Je dois donc beaucoup à ce roman, au personnage de Helenka Součková et aussi à la comédienne Bára Hrzánová. »

Quand Bára Hrzánová incarne une petite fille

Adapté pour la scène, Budžes le fier est devenu le chouchou du public tchèque. C’est la comédienne Bára Hrzánová qui campe d’une façon inimitable le rôle de Helenka Součková. Femme mûre, elle n’a pas besoin de jouer les petites filles, elle sait mobiliser tout simplement ce que nous appelons la magie du théâtre et son succès ne se dément pas. Déjà en 2003, ce rôle a valu à Bára Hrzánová le prix Thálie, distinction attribuée aux meilleurs acteurs tchèques. Cette production minimaliste du théâtre de la ville de Příbram figure au répertoire depuis novembre 2002 toujours au guichet fermé. La petite troupe dominée par Bára Hrzánová est souvent en tournée et la pièce a donc aussi été présentée dans beaucoup d’autres villes. Après plus de 700 reprises, le public ne semble toujours pas rassasié et il est donc évident qu’Irena Dousková a trouvé en Bára Hrzánová une interprète idéale pour son personnage et que Bára Hrzánová a trouvé dans cette pièce le rôle de sa vie. Elle explique cette heureuse coïncidence à sa façon :

« C’est une chose très curieuse. Nous avons été probablement dans une de nos vies précédentes des jumelles siamoises avec Irena Dousková. Ce n’est pas comme dans d’autres rôles que j’ai joués où lors de la trentième, la cinquantième ou la centième reprise on découvre encore un aspect qu’on n’arrivait pas à saisir auparavant parce qu’on n’avait pas assez d’expérience. Par contre, dans ce cas, je n’arrive pas à dire où commence et finit mon enfance et où commence et finit celle d’Irena Dousková. C’est tellement entremêlé. Donc en réalité je joue une pièce sur mon enfance et Irena pense qu’il s’agit de la sienne (rires). »

08-07-2017