L’homosexualité dans l’histoire de la culture tchèque

21-01-2012

L’évolution des mœurs aidant, le lecteur tchèque dispose désormais d’un livre qui traite ouvertement d’un thème considéré jadis comme tabou. La monographie intitulée « L’homosexualité dans l’histoire de la culture tchèque » publiée par les éditions Academia en 2011 cherche à situer l’homosexualité dans son contexte culturel et à jeter un regard objectif sur un phénomène auquel la société réagissait jadis par la condamnation, le rejet ou le silence.

Le livre est l’œuvre d’un collectif d’auteurs dirigés par l’historien de la littérature Martin C. Putna qui a rédigé également plusieurs articles essentiels de cette monographie. Il explique la genèse de cet ouvrage :

« Le livre a vu le jour grâce à une conférence qui a été organisée en 2009 à la faculté des sciences humaines de l’Université Charles. Et comme il arrive à ce genre de manifestations, on a eu l’idée de publier un recueil de travaux de cette conférence. Moi qui n’aime pas ce genre de recueil (…), je me suis dit : ‘Puisqu’il y a ici tant de chercheurs de divers disciplines qui s’occupent de ce thème, cela vaudrait la peine de publier quelque chose de plus substantiel.’ Et alors j’ai eu l’idée de publier au lieu d’un recueil de travaux une véritable monographie collective, une véritable histoire de ce thème dans la culture tchèque. »

Martin C. Putna s’est donc adressé aux participants à la conférence qui se sont montrés dans leur grande majorité favorables à cette idée et ont accepté de rédiger différents chapitres d’une monographie collective qui devrait couvrir, dans la mesure des possibilités et de l’état actuel des recherches, l’ensemble de l’histoire du thème de l’homosexualité dans la culture tchèque. Les auteurs du livre ne voulaient cependant pas nourrir la curiosité malsaine d’amateurs de sensations et de scandales. Martin C. Putna insiste sur un autre objectif du livre :

« Ceux qui s’imaginent que ce livre est un annuaire téléphonique de noms et que nous avons cherché à révéler qui a été homosexuel, qui ne l’a pas été ou quels artistes nous considérons comme homosexuels, seront terriblement déçus. Car c’est justement l’inverse de l’objectif de nos recherches. (…) Nous nous sommes intéressés à la création et non pas aux biographies. »

Pour commencer Martin C. Putna pose une question méthodologique. Sans trancher en faveur de telle ou telle méthode, il compare les deux approches différentes des chercheurs qui abordent cette problématique : l’essentialisme et le constructionisme. Selon la conception essentialiste, l’essence de l’homosexualité a été toujours la même pendant toute l’histoire de l’humanité. Les partisans de la conception constructioniste estiment au contraire que l’homosexualité actuelle n’est qu’une des nombreuses formes de ce phénomène qui a changé et évolué au cours de l’histoire.

 

Le livre se divise en trois parties. La première et la plus substantielle est consacrée à la littérature, la deuxième cherche à saisir le thème homosexuel dans les arts plastiques et finalement la troisième couvre le domaine du théâtre et du cinéma. Dans une étude consacrée à la littérature Martin Putna étudie la création homoérotique et trouve les motifs de ce genre dans les œuvres de nombreux hommes et femmes de lettres dont les poètes Julius Zeyer et Otokar Březina, dans les livres pour enfants de l’écrivain Jaroslav Foglar, dans les romans angoissants de Ladislav Fuks et même dans les œuvres de Jaroslav Hašek, auteur du « Brave soldat Chveïk ».

Il distingue trois approches créatrices du thème – la sublimation, la stylisation et la manifestation. Dans la première catégorie il y a des auteurs qui ne peuvent pas ou ne veulent pas parler de l’homosexualité et cherchent donc d’autres voies pour l’évoquer par la sublimation, l’allusion et le camouflage. Les auteurs de la deuxième catégorie évoquent le thème explicitement mais situent ses manifestations par la voie de la stylisation dans les temps révolus pour le rendre plus acceptable. Et finalement dans la troisième catégorie (la manifestation) il y a les auteurs qui parlent ouvertement de l’homosexualité et la situent dans le contexte actuel et civil.

 

La monographie révèle que le thème de l’homosexualité dans la culture tchèque et ses manifestations dépendent beaucoup des influences étrangères. Dans la première moitié du XXe siècle la culture tchèque est encore beaucoup liée avec les milieux culturels des pays de langue allemande. Par contre, dans la seconde moitié et notamment vers la fin du XXe siècle, ce sont les influences anglo-américaines qui prédominent. Ces influences se manifestent également dans la réception et la perception de la thématique homosexuelle dans la littérature, les arts et la vie culturelle tchèque. Cependant, selon Martin Putna, la Tchécoslovaquie de cette période-là n’est pas un simple épigone des modèles occidentaux et la façon dont elle reçoit l’homosexualité au niveau culturel ne manque pas de traits spécifiques :

Oscar WildeOscar Wilde « Au XXe siècle et même dans les siècles précédents nous trouvons un phénomène que j’appellerais le ‘rebelle homosexuel – rebelle, artiste et homosexuel’ comme Pier Paolo Passolini, Oscar Wilde, Michel Foucault ou toute une série d’autres comme Klaus Mann, Rainer Werner Fassbinder. Il s’agit de personnalités provocatrices et souvent très gauchistes, révolutionnaires et parfois communistes. Aujourd’hui nous les trouvons cependant plutôt parmi les Verts et non pas parmi les communistes. »

Martin Putna s’interroge donc pourquoi ce phénomène manque presque complètement dans la culture tchèque. D’après lui, au cours du XXe siècle il n’y avait pas, dans les pays de langue tchèque, d’espace pour un phénomène de ce genre en raison des régimes totalitaires qui ne permettaient pas à des artistes et des penseurs homosexuels de s’exprimer. L’élément homosexuel s’est pourtant manifesté même dans le milieu tchèque mais d’une façon moins spectaculaire et plus discrète :

« D’autre part nous avons une galerie remarquable de ce que j’appelle ‘conservateurs homosexuels’. Ce sont des artistes qui dans une certaine mesure expriment plus ou moins ouvertement des sentiments homoérotiques et les traitent plus ou moins dans leurs œuvres. Ce sont cependant en même temps des gens d’orientation catholique, monarchiste, conservatrice, ruraliste et ces deux choses se marient chez eux. Cela ne doit pas être nécessairement que le catholicisme. (…) C’est une longue tradition qui est très particulière et que je n’ai trouvée dans aucune autre littérature européenne. »

Et Martin Putna donne en exemple Jiří Langer, l’unique écrivain tchèque de langue hébraïque. Ce fervent de la religion juive profondément empreint du judaïsme hassidique, auteur entre autres du recueil de nouvelles mystique sur les rabbins de Galicie intitulé « Les neufs portes », s’intéressait aussi à la tradition homosexuelle dans l’histoire juive et était lui-même auteur des poésies hébraïques d’inspiration homoérotique.

 

Le livre de presque 500 pages montre l’ampleur du phénomène sans avoir la prétention de le saisir dans son ensemble. Les auteurs de différents articles soulignent à plusieurs reprises que c’est la qualité artistique qui doit être le critère principal de l’appréciation des œuvres traitant le thème homosexuel. Leur ouvrage illustre également le fait qu’après la révolution sexuelle et l’effondrement des tabous, le thème homosexuel perd peu à peu son caractère scandaleux, se dilue dans l’ensemble de la création et est accepté ou au moins toléré par l’ensemble des lecteurs et des amateurs des arts. Apostropher le grand public est sans doute aussi l’ambition de nombreux artistes qui traitent ce thème. Dans ce contexte Martin C. Putna cite l’écrivain français Dominique Fernandez qui a écrit dans la préface pour « L’Anthologie des amours masculines » de Michel Larivière :

Dominique FernandezDominique Fernandez « Quel plaisir y a-t-il à conquérir quelqu’un qui est du même bord que vous ? Ainsi l’écrivain homosexuel n’est heureux (ne devrait être heureux) que lorsque ses livres charment et émeuvent les lecteurs de l’autre famille, au lieu de circuler exclusivement à l’intérieur du ghetto. »

21-01-2012