Milan Kundera parmi les classiques

26-03-2011

Milan Kundera est entré dans la Pléiade. L’œuvre de ce romancier d’origine tchèque qui est aujourd’hui écrivain de langue française a été publiée en deux volumes dans cette prestigieuse collection des éditions Gallimard. « Tous les prix et fauteuils pâlissent devant un tel hommage. Dans la mythique collection de classiques dont s’enorgueillit Gallimard, Kundera canonisé côtoiera désormais Proust et Balzac, Rabelais et Molière, Goethe et Conrad », écrit Mohamed Aissaoui dans le Figaro. Milan Kundera qui, espérons-le, n’a pas encore dit son dernier mot, est le seul écrivain vivant à se trouver actuellement dans cette illustre compagnie.

Les deux volumes de la collection de la Pléiade ne contiennent pas les œuvres complètes de Milan Kundera mais on ne peut pas dire non plus qu’il s’agisse d’œuvres choisies. Il n’y a, selon une information de l’éditeur, que « les œuvres que l’auteur juge digne d’être retenues » donc les écrits ayant résisté au jugement sévère d’un homme qui a décidé de balayer tout ce qu’il considérait comme imparfait ou problématique. De ce point de vue, les œuvres publiées dans la Pléiade forment un tout, un ensemble complet.

On sait que Milan Kundera est un maniaque de la perfection, qu’il retouche souvent ses œuvres, qu’il surveille étroitement leurs traductions en langues étrangères. Si cela était possible, il se chargerait sans doute lui-même de toutes ces traductions mais comme cela dépasse infiniment les capacités intellectuelles d’un être humain, il corrige au moins le travail des traducteurs. Il a fait retraduire en français le roman La Plaisanterie, son premier livre paru en France parce qu’il estimait que le style fleuri de la première traduction ne correspondait pas à la sobriété du texte original. Les textes réunis dans la collection de la Pléiade, textes souvent revus et retouchés par l’auteur, peuvent être donc considérés comme définitifs et référentiels. Comme si l’écrivain voulait laisser à la postérité un monument littéraire irréprochable, un monument de marbre poli.

 

Les Tchèques, eux, pourraient s’enorgueillir des succès de leur ancien compatriote. Le critique et historien de littérature Aleš Haman constate :

« C’est un auteur mondialement connu et qui jouit d’une bonne réputation en France. Et c’est aussi un auteur qui intéresse les lecteurs contemporains. Si vous prenez en considération les traductions de ses œuvres qui paraissent aussi bien en Chine comme en Europe, vous devez constater que Kundera est toujours un écrivain vivant. »

Ecrivain vivant, certes, écrivain probablement le plus célèbre jamais issu du peuple tchèque, Kundera ne cesse d’attirer malgré la distance, l’attention de ses anciens compatriotes. Les critiques tchèques, dont Aleš Haman, suivent aussi l’accueil qui est réservé à l’œuvre de Milan Kundera par les Français :

« Je pense qu’en général ils apprécient son œuvre. Ainsi par exemple Guy Scarpetta dans son livre sur le roman cite Kundera dans deux chapitres. Bien sûr, en France, comme chez nous, il y a des auteurs ou des critiques qui lui reprochent par exemple que son français n’est pas, je dirais, aussi riche que la langue des Français d’origine. »

La critique tchèque, elle aussi, apprécie en général l’œuvre de Milan Kundera et sa contribution à la littérature mondiale. Les voix qui remettent en cause les qualités littéraires de cette œuvre, existent mais restent isolées. Aleš Haman n’est pas le seul à voir dans l’écrivain un novateur, un réformateur du roman :

« Kundera a relâché la composition du roman. Il a transformé le roman classique et balsacien, roman qui raconte une histoire, en ‘roman essais’, ‘roman réflexion’ parce qu’il est orienté vers la vision philosophique du monde. Il dit même que le roman ne crée pas l’action ou le récit mais qu’il pose la question de la situation existentielle de l’homme. »

L’attitude des Tchèques vis-à-vis de Milan Kundera est pourtant mitigée et influencée par beaucoup d’aspects subjectifs. Après la chute du communisme en 1989 on s’attendait à ce que Kundera revienne et renoue les liens avec son pays mais l’écrivain n’a pas répondu à ces attentes. Ce qui avait été perçu d’abord comme un exil, est devenu pour lui un chemin vers la liberté artistique et la lucidité créatrice dont il avait besoin pour édifier son œuvre. Mais cela n’a pas toujours été compris dans sa patrie. Il y a eu des moments où la presse tchèque s’est acharnée à disséquer l’œuvre et la vie de cet homme qui semblait chercher à couper le cordon ombilical le reliant avec son pays. Aleš Haman s’en rend compte :

« Il est vrai qu’en Tchéquie la réaction critique à l’œuvre de Milan Kundera est plus acérée qu’en France. D’autre part je pense que c’étaient plutôt des excès temporaires, pour ainsi dire, et qu’aujourd’hui Kundera est reçu beaucoup plus calmement. »

Il faut se faire à l’idée que Kundera ne fait pas partie de cette catégorie des Tchèques ayant réussi dans le monde, dont on parle dans la presse et qui profitent de toutes les occasions pour se déclarer fiers de leurs origines. Il ne s’est jamais laissé aller à ce genre des lieux communs, il ne fait presque rien pour obtenir les faveurs de la presse et du public de sa patrie. Il se considère comme un écrivain français et le dit. Le public tchèque se sent donc délaissé par cette célébrité internationale et d’aucuns y voient même un signe d’arrogance.

 

Les lecteurs tchèques ont cependant encore une chose plus grave à reprocher à cet auteur lu et traduit dans le monde entier. Ils ne peuvent lire que les livres que Milan Kundera a écrits en tchèque. Paradoxalement, ils sont peut-être les seuls au monde à ne pas avoir la possibilité de lire les derniers livres que le romancier a écrit en français car les traductions tchèques de ces œuvres n’existent pas. L’écrivain s’oppose à la traduction de ses livres français dans sa langue maternelle. Perfectionniste, il refuse de permettre à un traducteur de s’immiscer entre le texte français et sa version tchèque. Il se considère comme le seul traducteur tchèque possible de ses derniers livres. D’ailleurs s’il les traduisait, il ne s’agirait très probablement pas d’une simple traduction mais d’une espèce de réécriture, de recréation du texte original. Pour se lancer dans une telle entreprise il devrait renoncer cependant à d’autres travaux littéraires et même à des romans qui lui restent encore à écrire. Vu son âge - il a 82 ans - son temps est limité. Face à ce dilemme, le romancier choisit donc d’écrire encore ses dernières œuvres et préfère la création à la traduction.

Les Tchèques, s’ils veulent lire les œuvres françaises de Milan Kundera, n’ont donc plus qu’à apprendre le français ou, à la rigueur, d’autres langues dans lesquelles ces œuvres ont été traduites. Il y en a qui le comprennent, il y en a qui le considèrent comme injuste et s’insurgent contre ce verdict sans appel. Une traduction pirate de son roman L’Identité a d’ailleurs été mise à la disposition des lecteurs tchèques sur Internet.

Cette situation qui attriste les lecteurs peut être cependant interprétée aussi d’une autre façon. Elle démontre à quel point la langue maternelle est importante pour l’auteur des romans La Lenteur, L’Identité et L’Ignorance. Bien qu’il ait choisi de s’exprimer en français, bien qu’il ait dû accepter la traduction de ses livres dans d’autres langues, il reste extrêmement sensible à la langue tchèque. Comme s’il gardait un rapport étroit, possessif et jaloux vis-à-vis du tchèque et ne voulait céder à personne le droit de traduire, c’est-à-dire, de faire renaître ses textes dans la langue de sa mère.

26-03-2011