Un peu de poésie quand même...

01-05-2002

"Un peu de poésie ne peut tuer personne..." C'est ce que chantait, dans les années soixante du siècle dernier, le comédien et dramaturge du théâtre Semafor, Jiri Suchy, et il avait certainement raison. Profitons donc de cette émission du ler mai, qui n'est pas seulement une fête du travail, mais aussi celle de la nature renaissante et de l'amour, et rappelons à tous ceux qui l'ont peut-être oublié, que c'est justement la poésie qui est le langage par lequel on réussit à exprimer le mieux la beauté de la nature et la douceur, mais aussi le chagrin d'amour.

Donnons la parole aux poètes tchèques qui savent rendre hommage au printemps d'une façon inimitable et ajoutons à tout cela la musique, qui est la soeur de la poésie. Commençons par un poème médiéval tchèque qui surgit des profondeurs des âges pour montrer que nous ressemblons, malgré la distance dans le temps, à nos ancêtres car nous partageons, encore aujourd'hui, certaines de leurs préoccupations...

La forêt de feuilles se vêt,
au buisson le rossignol chante.
Moi j'ai de vous chagrin
et je sens mon coeur se fendre...

D'abord ce n'est qu'un espoir, un souvenir vague, un coup de vent tiède en plein hiver, quelques gouttes de pluie douces qui nous font penser au soleil et aux arbres fleuris, et tout à coup nous sentons que la nouvelle vie arrive. Nous sentons que notre sang se réchauffe et commence à circuler plus rapidement dans nos veines. Pendant tout l'hiver, nous portons quelque part en nous cet espoir du printemps.

On peut dire que le printemps est un symbole de l'espoir et, vice versa, l'espoir est un symbole du printemps. Vitezslav Nezval, dans un poème intitulé "Printemps sur la mer" évoque l'éveil de la nature, dans un paysage maritime, l'éveil de l'espoir dans un pays étranger qui le fait penser à sa patrie.

Printemps sur la mer,
ce printemps d'ici
est encore plus vert
qu'en notre courtil.

Déjà les pêchers fleurissent
en rose arroi,
et de leurs fleurs jaillissent
des nuages roux comme sur les croix
des cimetières du village.

Chez nous c'est encore
la neige
et les pluies,
mais dans un mois aussi le printemps sera là.

Outre les changements profonds dans la nature, le printemps opère des changements dans nos âmes. Il nous fait penser à nos jeunes années, mais nous rappelle aussi, et parfois impitoyablement, que le temps passe et que nous ne rajeunissons pas. Le poète tchèque du 19ème siècle, Jan Neruda, nous a laissé ces vers dans lesquels il se dépeint, non sans un humour proche de la caricature, comme un vieil homme maussade qui se retrouve, tout à coup, face au printemps de la nature et face au printemps de la vie.

Besicles sur le nez, canne à la main,
je vais dans un val fleurissant,
je marche sérieusement, comme aveugle,
à l'oeuvre neuve du printemps.

De même qu'il y a quarante ans,
c'est de nouveau comme ce fut,
dans le ciel le chant connu des oiseaux,
dans les arbres les fleurs connues.

De nouveaux des gars aux flancs pubères
autour des filles gambadent,
et les frêles fillettes chantonnent,
les toutes dernières aubades.

Ah, dans cela, guère de progrès !
tout marche l'amble au pas d'antan :
je crains que nous seuls les anciens
ne s'assagissent avec le temps !

Je crains qu'il n'en soit ainsi, partout,
jusqu'à la toute fin des temps,
que le printemps n'ait à jamais ses fleurs,
la jeunesse à jamais ses chants!

Je vais entre les garçons et les filles,
étourdi de chant, de babil,
besicles sur le nez, canne à la main,
visage de pierre, immobile.

Le soleil arrive, les couleurs éclatent. Le vert reprend son règne sur la terre, le vert qui est la couleur de la vie. Voici un petit poème en vert, un hommage à la couleur verte par le poète Frantisek Hrubin.

J'aime ce vert, après la débâcle des glaces
tonnerre préludant au printemps renaissant,
qui jaillit avec lui dans la joie et l'audace
sur les jeunes troncs des peupliers verdissants.

Beau vert de l'avenir, il est déjà parfois
près des futurs frimas; du roc et de l'éclair
il est l'égal; sous les cieux il n'a point d'émoi,
il aspire à durer dans sa splendeur première.

Le printemps traverse nos âmes, nous tire de l'apathie hivernale, nous rafraîchit, nous ouvre les yeux, nous rappelle que la vie ne manque pas de beauté et qu'elle vaut la peine d'être vécue.

Il est éternel, il était et il sera après nous. Pour le poète Frantisek Nechvatal, et non seulement pour lui, cet éternel retour symbolise la victoire sur la mort. Il espère renaître, chaque printemps, pour retrouver sa bien aimée.

Un matin de mars
- ne pleure pas, ce n'est pas un adieu -
je ne serai qu'un peu de cendre grise,
toi une goutte dans l'averse de la rosée,
dans la montagne je serais dispersé,
toi balayé par la bourrasque
tu laveras les cieux fantasques
de leur rêve éveillant les merles
de leur rêve éveillant les merles
comme chanson dans une source.

Un matin de mars
- ne pleure pas, ce n'est pas la première fois -
je serais l'ombre silencieuse
et toi, la goutte au matin radieuse
qui vient de tomber de l'inconnu,
et toujours pleine et toujours nue,
qui allumera mon étoile,
une lampe près de l'autel,
une lampe près de l'autel,
la flamme d'un sang éternel.

Un matin de mars
- ne pleure pas, c'est pour rire -
je serai un arbuste en fleurs,
et toi, fleurette sur ma main.
Nous nous aimerons encore,
à jamais, de plus en plus fort.
Tu reviendras dans mon verger
avec ce pas léger des biches,
avec ce pas léger des biches,
dans tes bras je m'endormirai.

C'était une petite rencontre printanière de Radio Prague avec les poètes tchèques Vitezslav Nezval, Jan Neruda, Frantisek Hrubin et Frantisek Nechvatal, et aussi avec la musique de Vitezslav Novak. Les vers que nous venons de citer ont été traduits en français par Hanus Jelinek, Charles Moisse avec la collaboration de Helena Helceletova, Marc Delouze et Pierre Gamarra.

01-05-2002