Une enfance revisitée par un homme vieillissant

16-07-2011

« Mon livre est basé sur la réalité, bien que je donne parfois libre cours à ma fantaisie. Dans ma jeunesse, je faisais aussi de telles escapades, » dit l’écrivain Antonín Bajaja de son roman dont le titre fait allusion à la célèbre valse de Johann Strauss. Le livre « La belle Dřevnice bleue » évoque par son titre la rivière de Moravie qui traverse Zlín, la ville natale l’auteur. Et c’est cette ville qui est aussi la scène principale où est située la trame de ce roman dans lequel le passé côtoie le présent. Cette chronique très originale de la seconde moitié du XXe siècle a valu à Antonín Bajaja le Prix national de Littérature.

Antonín BajajaAntonín Bajaja C’est « Amarcord », le film biographique et fantastique dans lequel Federico Fellini a immortalisé Rimini, la ville de son enfance, qui revient sans cesse dans le texte du roman d’Antonín Bajaja et crée un parallèle à son récit. Le romancier raconte des scènes entières du film et les juxtapose avec les épisodes de sa propre vie. Il n’hésite pas à couper son récit à d’innombrables reprises pour y glisser les épisodes felliniens et pour donner à sa narration un second plan. La rédaction de son roman est un aboutissement d’un long processus qui, selon ses propres dires, a commencé dès la période de ses études, donc dans les années 1960 et ne s’est achevé qu’à la fin des années 2010.

« En écrivant mes souvenirs d’enfance, je me soulageais, au début des années soixante, de l’époque que je vivais, j’échappais aux cauchemars, » dit l’auteur de cet ouvrage dont la composition est donc bien loin d’un roman classique. C’est un livre mosaïque, une somme considérable de souvenirs, de réflexions, de commentaires, de lettres et de citations de textes d’autres auteurs. Il s’agit souvent de documents familiaux intimes et l’auteur a longtemps attendu avant de décider finalement de les insérer dans son livre :

« A l’époque où j’ai écrit ces lettres, il n’était pas possible de les publier. Elles étaient trop intimes et ne concernaient que la famille ou les gens qui m’étaient très proches. Ces gens vivaient encore et ils n’auraient peut-être pas été d’accord avec la publication de ces lettres de leur vivant. Mais comme ces documents s’entassaient en grand nombre dans des caisses au grenier et dans des tiroirs et comme on me disait qu’il serait peut-être bien d’en faire un livre, j’ai finalement décidé de les utiliser. Même ma mère m’a interdit autrefois de parler de ma famille dans mes écrits et d’utiliser des grossièretés. Il est très difficile de parler dans un livre de nos parents, c’est peut-être même ce qu’il y a de plus difficile. »

Le roman est écrit sous forme des lettres adressées à la sœur de l’auteur, Jana surnommée Jeanne, compagne et témoin des avatars, des erreurs et des plaisirs de son enfance. Le théâtre de cette enfance, la ville de Zlín, est dans la première moitié du XXe siècle, la ville rayonnante du roi de la chaussure Tomáš Baťa et de son frère Jan qui en ont fait non seulement un important centre industriel, mais aussi une vitrine de la nouvelle architecture tchèque. Antonín Bajaja, né en 1942, vit cependant le déclin de la ville. Son enfance, juste après la guerre aurait pu même être heureuse, s’il n’y avait eu le coup d’Etat communiste en 1948 et si le rideau de fer n’obscurcissait pas l’horizon. Sa ville elle-même perd son caractère, son identité et même son nom, car elle est rebaptisée Gottwaldov et portera donc pendant quatre décennies le nom du premier président communiste Klement Gottwald. La perception de ces événements par le petit Antonín est cependant quelque peu adoucie par son âge. L’écrivain se souvient :

« Nous jouions aux billes, nous nous poursuivions dans la rue et autour de nous les gens perdaient la liberté, l’espoir, leurs biens. Je ne place les biens matériels qu’en dernière position parce qu’il y a des choses plus importantes. Mais grâce à nos parents, grâce aux adultes qui voulaient nous permettre de vivre notre enfance, nous ne nous rendions pas compte de tout ça. Pas vraiment. Ce n’est que plus tard que nous nous sommes rendu compte de ces choses-là quand ils ont emprisonné mon père, et puis quand ils l’ont relâché parce qu’ils n’avaient apparemment rien contre lui. Il n’a été qu’en détention préventive mais quand il est revenu à la maison son cabinet de médecin avait été liquidé et à sa place, il y avait dans notre maison un centre d’hygiène. Ce n’est qu’ultérieurement qu’on réalise ce genre de choses ou on les ‘emmure’ dans la mémoire, comme disent les psychologues et les psychiatres, et puis cela nous revient dans des cauchemars. »

 

Fils d’un médecin poursuivi par le régime, Antonín Bajaja devient, après des études à l’Ecole supérieure d’Agriculture à Brno, zootechnicien dans une coopérative agricole, puis chef du laboratoire agricole de Zlín. Après la révolution en 1989, il se lance dans le journalisme et travaille d’abord à la radio tchèque puis pour la station Europe libre. A partir de 1996, il dirige les séminaires d’écriture littéraire de l’Université Palacký d’Olomouc. Simultanément il écrit en 1994 son roman « Zvlčení » (Devenir loup) et obtient le prix Magnesia litera.

Son dernier opus, « La belle Dřevnice bleue », reflète, selon son auteur, les changements que l’âge a apportés à sa vision de son enfance. Il se souvient et évoque avec originalité et humour souvent irrésistible la vie des années cinquante, les années du terrible culte de la personnalité, de la collectivisation et des pires aberrations staliniennes qui retombaient lourdement sur sa famille, famille d’intellectuels, de paysans et de cosmopolites. Il compose un portrait désabusé de ce garçon qu’il a été, garçon qui s’est laissé leurrer par la propagande communiste. Tiraillé entre son admiration pour les dictateurs Staline et Gottwald et l’anticommunisme bien justifié de son père, médecin que les communistes ont mis en prison pour lui voler son cabinet, il préférait croire aux promesses des idéologues soviétiques. Cela a marqué ses rapports avec toute sa famille et notamment avec sa tante chassée par le régime de sa maison et réduite à faire des ménages :

Antonín Bajaja, photo: HostAntonín Bajaja, photo: Host « Je voulais dénoncer ma tante parce qu’elle écoutait les émissions d’Europe libre. Je n’avais que six ans, j’étais en première année d’école élémentaire, mais peut-être que je me trompe et que j’étais déjà en troisième. Le temps qui passe dans la tête est différent du temps réel. Et ce qui est paradoxal, c’est que j’ai fini par travailler pour la radio Europe libre. Dans ce livre, je ne regarde pas le monde seulement par les yeux de l’enfant que j’étais. Je le regarde aussi par les yeux d’un homme vieillissant et c’est peut-être justement cette différence, ce frottement entre la vision enfantine et la vision adulte du monde qui créée une des dimensions, une des tensions de ce livre. »

Dans ce roman la narration est menée à plusieurs niveaux chronologiques. Des réminiscences historiques interviennent dans les passages qui racontent la vie dans les années cinquante, des lettres et d’autres documents cités illustrent l’évolution de la pensée du héros du livre et de toute la société tchèque au cours du demi-siècle dernier. Les erreurs du passé sont confrontées avec les certitudes du présent et le lecteur en vient nécessairement à se demander combien de ses croyances, de ses aspirations, de ses certitudes actuelles résisteront au jugement de l’histoire dans dix, trente, cinquante ans. Et ce n’est pas la moindre des questions posées par ce livre.

 

Rediffusion du 6/11/2010

16-07-2011