Věra Čáslavská : La vie sur l’Olympe

28-07-2012

La vie de Věra Čáslavská est une suite d’événements extrêmement contrastés. Cette gymnaste phénoménale a connu au cours de son existence la gloire mondiale et l’adulation des foules, mais aussi le désespoir, la disgrâce et la persécution et, à partir d’un certain moment, sa vie a tourné à la tragédie antique. Si elle a fini par surmonter toutes les crises et tous les coups du sort de son existence, ce n’est probablement que grâce à la vitalité intarissable qui l’anime et en fait une véritable héroïne de son temps. Difficile de résister à la sympathie pour ce personnage éprouvé par la vie. Il est difficile de ne pas perdre son objectivité quand on écrit la biographie de celle qui a été et est probablement encore la femme tchèque la plus célèbre dans le monde. L’écrivain Pavel Kosatík s’est pourtant lancé dans cette entreprise périlleuse. Le livre qu’il a consacré à la biographie de cette femme hors du commun s’appelle « Věra Čáslavská : La vie sur l’Olympe ».

La dernière crise dans la vie de Věra Čáslavská a été la plus longue et la plus grave et l’a amené au bord de la maladie mentale. Ce n’est que vers la fin de la première décennie de notre siècle, alors presque septuagénaire, qu’elle a revu la lumière au bout du tunnel, est sortie de la dépression et a commencé à renaître. Et c’est à ce moment-là qu’elle a fait connaissance de Pavel Kosatík, son futur biographe :

« Elle voulait d’abord écrire elle-même ce livre. Mais moi et ses amis, nous ne savions pas si elle aurait assez de forces pour faire un tel travail, si l’idée d’écrire un tel livre ne lui ferait pas de la peine. Et Věra Čáslavská nous l’a finalement confirmé. Je me suis dit que si un autre auteur entrait dans ce processus, il pourrait atténuer la tension intérieure dont elle souffre et qu’elle pourrait ainsi garder son énergie pour écrire son propre livre, projet qui n’est pas exclu pour autant. Pavel KosatíkPavel KosatíkD’ailleurs quand l’occasion se présente, je lui rappelle toujours qu’elle doit écrire encore un joli livre sur sa vie et qu’elle le doit aux gens. Elle est douée pour l’écriture. Elle a d’ailleurs déjà rédigé un livre dans les années 1960 après les Jeux olympiques de Mexico. Malheureusement l’ouvrage a été réduit de moitié par la censure. Et pourtant quand vous lisez aujourd’hui ce livre intitulé « Le chemin de l’Olympe » ce n’est pas un simple texte ‘rétro’, c’est un livre bien captivant. »

Le chemin de l’Olympe de Věra Čáslavská a été relativement simple. Née en 1942 à Prague, elle est d’abord tenté par la danse et le patinage, puis se lance dans la gymnastique pour suivre l’exemple d’une autre grande gymnaste tchèque Eva Bosáková, son aînée. Outre un talent physique exceptionnel pour ce sport, elle possède le don de la persévérance qui la mènera loin.

Věra Čáslavská, photo: Ron Kroon / Anefo, Creative Commons 3.0Věra Čáslavská, photo: Ron Kroon / Anefo, Creative Commons 3.0 Au cours de sa brillante carrière elle remporte 140 médailles dont onze olympiques et sept d’or. Si elle se couvre de gloire déjà lors des Jeux olympiques de Tokyo en 1964, les Jeux de Mexico en 1968 la consacre et lui apportent un véritable triomphe. Un triomphe mais aussi un tournant fatal dans sa vie. C’est à Mexico qu’elle se marie avec le coureur Josef Odložil, homme qui transformera sa vie et auquel elle donnera deux enfants. Dans le même temps elle tombe en disgrâce auprès du régime communiste. En effet, non contente d’avoir battu ses rivales soviétiques, elle condamne ouvertement l’occupation de son pays par les armées du pacte de Varsovie. Après son retour en Tchécoslovaquie, sa situation se détériore rapidement parce qu’elle refuse de revenir sur ses opinions. Celle qui a été proclamée en 1968 deuxième femme la plus populaire du monde après Jaqueline Kennedy, est réduite à travailler comme femme de ménage. Son mariage souffre de ces déboires et ses rapports avec son mari s’enveniment progressivement pour aboutir, après d’innombrables péripéties, au divorce.

C’est seulement avec la chute du communisme en 1989 qu’elle acquiert une nouvelle reconnaissance et une nouvelle énergie. Elle devient proche collaboratrice du président Václav Havel et assume des fonctions dans plusieurs organisations sportives. Cette nouvelle vie et ces nouveaux élans sont brutalement brisés en 1993. Lors d’une bagarre dans une taverne, son fils Martin assène un coup de poing à son ancien mari Josef Odložil qui perd connaissance. Josef Odložil ne retrouvera pas ses esprits et mourra quelque temps après dans un hôpital. Martin est condamné puis gracié par le président Havel. Cet événement tragique et la violente campagne qu’il déclenche dans la presse tchèque finissent par briser la santé mentale de Věra. Elle tombe dans une profonde dépression qui durera quinze ans et l’isolera du reste du monde. Ce n’est que vers la fin de cette période douloureuse qu’elle reprend le goût de la vie et sort de son mutisme. Et c’est à ce moment-là qu’elle rencontre Pavel Kosatík et l’autorise à écrire sa biographie. L’écrivain désire aborder son sujet avec un maximum d’objectivité :

Věra Čáslavská, photo: Ron Kroon / Anefo, Creative Commons 3.0Věra Čáslavská, photo: Ron Kroon / Anefo, Creative Commons 3.0 « Je peux respecter quelqu’un et le voir en même temps d’un œil critique. Cela dépend des amplitudes de sa personnalité. Nous avons parlé avec Věra très ouvertement de beaucoup de choses et je lui ai posé des questions que je n’oserais pas poser à quelqu’un d’autre. Mais avec elle c’était possible. Je sais que cela pourrait donner l’impression que je fais une apologie de Věra Čáslavská mais je n’ai vraiment aucune raison de le faire. J’apprécie que malgré certaines contradictions - je sais qu’elle n’était pas d’accord avec moi sur beaucoup de choses - elle a su respecter avec une élégance toute olympique mes opinions sur sa vie parce qu’elle a probablement trouvé que ces opinions n’étaient pas tout à fait dépourvus de fond. »

Dès le début de leur collaboration Věra Čáslavská et Pavel Kosatík sont unanimes à estimer que l’écrivain ne doit pas se substituer à elle, qu’il ne doit pas devenir ce qu’il appelle la « voix de sa maîtresse », mais qu’il doit au contraire garder vis-à-vis d’elle une certaine indépendance, qu’il doit préserver sa propre voix. Věra espère même que cela pourrait avoir finalement des conséquences positives pour elle. Pavel Kosatík explique pourquoi :

Věra Čáslavská, photo: Ron Kroon / Anefo, Creative Commons 3.0Věra Čáslavská, photo: Ron Kroon / Anefo, Creative Commons 3.0 « Sa vie a été très complexe, outre les succès, elle a eu des problèmes dans sa vie privée. Et une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de faire ce travail, c’est qu’il y a des choses qu’on peut dire ou doit dire sur soi-même, mais on est gêné parfois de dire d’autres choses sur sa vie parce qu’on n’est pas sûr de trouver les expressions justes et on ne veut pas donner l’impression de se plaindre. Il y a donc des choses qui sont mieux dites par quelqu’un d’autre, par quelqu’un d’indépendant. »

Et Pavel Kosatík d’affirmer que si son livre laissait l’impression que son auteur n’était pas indépendant, ce serait un mauvais livre :

« J’ai écrit ce livre notamment pour mettre en relief le rapport entre la société et un individu exceptionnel, le rapport entre la société et une idole, ce rapport vis-à-vis de quelqu’un que les gens affirment aimer infiniment. Je me suis posé la question de savoir quelle est l’importance de tout cela et suis parvenu à la conclusion que malheureusement cela ne signifie pas grand-chose. »

Dans l’épilogue de son livre Pavel Kosatík revient encore au courage et à l’astuce que Věra Čáslavská a montré en 1968 lorsqu’elle a profité de son triomphe olympique pour manifester publiquement son opinion, condamner l’occupation de son pays et donner l’exemple d’une certaine forme de résistance :

« Jeune femme et encore presque jeune fille, elle a battu à elle seule en 1968 l’occupant d’une façon qui était sienne et dans l’espace qui lui restait. En ce temps-là les hommes pleuraient, serraient les poings ou rouspétaient dans des tavernes. Věra a fait son travail d’une façon qui laissait comprendre que tout un chacun dans sa position pouvait le faire. Personne n’était obligé d’attendre, mais chacun pouvait agir. »

28-07-2012