Le désastre du scolyte, « la grippe espagnole des arbres en République tchèque »

22-10-2019

Le week-end dernier, plus de 30 000 personnes ont participé à une opération visant à replanter des arbres dans des forêts dévastées par le scolyte (appelé aussi bostryche dans certaines régions françaises ; kůrovec en tchèque). Le scolyte est un insecte coléoptère qui ronge les arbres dans plusieurs pays d’Europe et du monde. Les forêts tchèques sont particulièrement touchées. Constantin Kinský en sait quelque chose ; il est propriétaire d’une des plus grandes forêts de Moravie, près de 6000 hectares et des arbres qui meurent tous les jours.

Photo: ČTK/Josef VostárekPhoto: ČTK/Josef Vostárek

 « C’est un vrai désastre ce qui se passe. Le scolyte est un problème paneuropéen, lié aux épisodes de sécheresse répétés. C’est un phénomène naturel qui revient régulièrement et dont on a l’habitude. Mais cette grippe particulièrement aigüe sur le continent ces dernières années s’est transformée en République tchèque en grippe espagnole. »

Constantin Kinský, photo: Vít PohankaConstantin Kinský, photo: Vít Pohanka « Pour transformer une grippe en grippe espagnole il faut une guerre mondiale, l’affaiblissement des populations, une mauvaise gestion, l’effondrement du système de santé. C’est ce qui se passe ici : la moitié des forêts tchèques est propriété de l’Etat (c’était même 65% avant les restitutions récentes aux églises) et elles sont mal gérées. Le garde-forestier public, Lesy České republiky, l’équivalent de l’ONF en France, est obligé de passer contrat par appel d’offres public pour tout travail en forêt. Or un appel d’offres public met entre un et trois mois pour aboutir et le scolyte met cinq jours pour achever un arbre et met trois semaines au total pour un cycle complet. »

Depuis quand dure cette mauvaise gestion ?

 « Depuis des décennies et cela s’est accéléré depuis une dizaine d’années. La gestion des forêts est dans l’intérêt de l’industrie du bois – d’ailleurs le groupe fondé par le Premier ministre Andrej Babiš compte deux entreprises qui travaillent dans ce secteur. Mais il n’est pas le seul. Ce système bénéficie à un certain nombre de gens mais il se retourne contre eux, puisque il n’y aura plus de forêts donc il n’y aura plus rien à faire. »

Photo: Martina SchneibergováPhoto: Martina Schneibergová

La disparition des forêts est-elle le risque réel encouru actuellement en République tchèque ?

 « Absolument. Mais c’est heureusement un tout petit peu en train de changer – j’espère que ce n’est pas un alibi mais une vrai démarche – car le nouveau directeur de Lesy České republiky vient des forêts d’Etat militaires, qui ont conservé 40% de leurs forces de travail chez eux et sont capables d’intervenir rapidement. Il a annoncé qu’il allait remettre en place ce système dans les forêts d’Etat non militaires. Cela prendra le temps que cela prendra – pendant ce temps-là le scolyte n’attend pas, donc nous sommes à la merci de la gestion de l’Etat tchèque, qui possède la moitié de la surface et qui nous contamine. »

La Bavière et l'Autriche combattent le scolyte plus activement

Photo: Barbora NěmcováPhoto: Barbora Němcová Le rideau de fer passait au milieu des forêts tchèques ; il semble que la situation concernant le scolyte soit meilleure aujourd’hui du côté bavarois et du côté autrichien que du côté tchèque – est-ce dû à une meilleure gestion de l’autre côté des frontières ?

 « Tout à fait. Il y a du scolyte partout, mais pourquoi y en a-t-il deux, cinq, voire dix fois plus ici alors qu’on a les mêmes écosystèmes, forêts, sols, altitudes, pluies ? Parce que les Bavarois ont reçu 500 millions, puis un milliard d’euros d’aides immédiates au printemps. Ils ont été autorisés à faire circuler des camions tout de suite sur toutes les routes même si cela les abimait, en donnant des subventions pour les réparer après. Les Autrichiens s’y sont mis aussi, contrairement à l’Etat tchèque. Il y aura toujours du scolyte, mais il y aurait dix fois moins de scolyte si l’Etat tchèque faisait son travail. »

Vous parliez de l’ONF français, lui-même confronté à quelques polémiques – c’est toujours un sujet sensible et il est question de grosses sommes. Aujourd’hui qui vend du bois à qui en République tchèque ?

 « Sur la moitié des volumes, c’est l’Etat tchèque qui passe contrat avec les entreprises qui travaillent le bois et le récupèrent pour le vendre. Ce système est en train de changer – pour le mieux j’espère. Concernant l’autre moitié, ce sont les propriétaires privés, les forêts municipales et les forêts d’Eglises depuis peu, qui sont réunis dans le syndicat des propriétaires privés, avec un conseil de direction dont je suis membre. Les tout petits propriétaires souffrent beaucoup dans ce groupe, parce qu’ils n’ont pas les moyens de traiter le scolyte – parfois ils ignorent même qu’ils ont un bout de forêt. Au lieu de les punir ou de les ignorer, l’Etat devrait les aider. Nous serions prêts à aider nos voisins, qui peuvent parfois nous contaminer, mais aucun régime ne le permet. Donc c’est tout le système qu’il faut changer.

"Responsables d'un trésor national"

Photo: Miloš TurekPhoto: Miloš Turek « Notre syndicat a essayé d’être coopératif ces trois dernières années mais cela n’a mené pratiquement à rien. On en est toujours à attendre que la nouvelle loi forestière soit enfin votée au Sénat puis votée par le président de la République. Donc maintenant ça suffit, on montre les dents, parce que nous sommes dépositaires et responsables d’une partie du trésor national. Il ne s’agit pas seulement d’argent, il s’agit du poumon du pays, du système qui retient l’eau et la filtre – c’est critique. »

Y a-t-il un pays dans le monde ou en Europe un pays qui a montré son efficacité dans la lutte contre le scolyte ?

 « Je ne saurais vous dire, mais il faut tenir compte du fait qu’un monde idéal n’existe pas : il y a toujours une maladie. Dans tout système un peu intensif, il y a des risques de maladie. »

 « Au Japon, ils se sont aperçus qu’ils avaient un problème il y a fort longtemps. C’est le premier pays à ma connaissance à avoir institué un régime de protection des forêts. Ils ont reforesté au XVIIIè siècle et l’île est encore couverte d’arbres aujourd’hui. La Suède a fait la même chose ; elle était complètement déforestée et en 1903 – si mes souvenirs sont bons – ils ont légiféré pour replanter et aujourd’hui le bois est une industrie nationale. En revanche, le scolyte les attaque aussi. L’ancienne ministre suédoise de l’Environnement, aujourd’hui député européenne, est venue avec le syndicat des propriétaires forestiers nous rendre visite pour se rendre compte de l’étendue du problème. Ces gens travaillent en bonne intelligence et vont faire ce qu’il faut pour envoyer du monde en forêt pour nettoyer. »

Photo: Štěpánka BudkováPhoto: Štěpánka Budková « Il n’y a pas de raisons qu’un pays qui a une aussi belle tradition forestière que la République tchèque ne sache pas faire la même chose. »

Est-ce que l’Union européenne a son rôle à jouer dans cette lutte contre le scolyte ?

 « Nous avons été voir la Commission européenne, à mon initiative parce qu’évidemment les fonctionnaires ici expliquaient qu’on ne pouvait rien faire, étant donné que c’était interdit par la Commission européenne – qui sert toujours d’alibi. Or à Bruxelles, la Direction générale de l’Agriculture nous a accueillis avec le sourire en nous disant qu’ils nous attendaient depuis des mois et que nous aurions dû venir plus tôt… Ils nous ont conseillés pour préparer le dossier et c’est en cours : l’aide que l’Etat va mettre en place ici pour reconstruire les forêts va probablement être approuvée par Bruxelles. Moi, ce qui m’attriste c’est que je ne veux pas d’aides pour reconstruire la forêt – je veux de l’aide pour qu’on n’ait pas besoin de la reconstruire. Donc travaillons à la prévention. »

22-10-2019