#MeToo : un quasi non-événement en Tchéquie

28-03-2020

En 2017, les révélations sur les agissements sordides du producteur américain Harvey Weinstein, accusé par de nombreuses femmes d'agressions sexuelles entraîne un vaste mouvement de partage de témoignages de victimes de harcèlement. Invitées à partager leur expérience sur les réseaux sociaux, de nombreuses femmes à travers le monde témoignent avec le hashtag #MeToo. Si les langues se délient, ce n'est pas le cas partout dans le monde : en Tchéquie en tout cas, aucun cas d'actrices malmenée par un réalisateur, aucun scandale d'abus sexuel n'a fait surface. Et pourtant difficile de croire que le pays soit un îlot de vertu, habité uniquement par des hommes respectueux et des femmes respectées. Si elle trouve des échos dans la presse tchèque et ouvre quelques rares débats, l'affaire #MeToo a fait pschitt dans le pays, suscitant dans le pire des cas une surenchère de remarques machistes. Pour évoquer cette absence de témoignages, notamment de personnalités publiques et le fait que ce mouvement ait semblé survoler sans le toucher le territoire tchèque, nous vous proposons un entretien réalisé pour le podcast de la Radio tchèque, Vinohradská 12, avec la journaliste tchèque Sylvie Lauder qui, pour l'hebdomadaire Respekt, s'intéresse depuis longtemps à ces questions.

Sylvie Lauder, photo: Jindřich Nosek, CC BY-SA 4.0Sylvie Lauder, photo: Jindřich Nosek, CC BY-SA 4.0 En République tchèque aussi, il y a eu des échos du mouvement #MeToo, on en a parlé. Néanmoins, on voit qu'à l'étranger de nombreux hommes influents ont fait l'objet d'accusations de harcèlement. En Tchéquie, rien de tout cela. Est-ce que vous avez une explication pour cela ?

 « Je pense que c'est dû à une certaine façon de penser dans la société tchèque et aussi à la manière dont les médias ont informé sur le sujet. Très vite se sont ancrés l'idée et le raccourci mensonger qu'il ne s'agissait que d'un phénomène lié à l'industrie du cinéma, d'un problème américain, d'une situation banale et de faits qui s'étaient déroulés il y a trente ans. Mais ce n'est pas comme ça ! »

 « La deuxième chose, c'est la manière dont on débat en Tchéquie et la question de savoir qui prend la parole – c'est souvent des personnes influentes. Ce sont des hommes politiques haut placés qui banalisent le phénomène des abus sexuels, et qui vont même jusqu'à mettre en doute les chiffres de la police sur le nombre de viols. Je vais donner un exemple : feu le président du Sénat Jaroslav Kubera répétait à l'envi que les statistiques de la police sur les viols étaient exagérées, qu'elles étaient gonflées par les associations de défense des femmes afin de recevoir plus d'argent de l’État. On sait pourtant que les statistiques ne sont qu'une fraction du pourcentage de cas réels. »

Qu'en est-il du monde du show-business tchèque ?

Jiří Strach, photo: Archives de Jiří StrachJiří Strach, photo: Archives de Jiří Strach « Quelques semaines après le début du mouvement #MeToo, le réalisateur Jiří Strach, s'est fait photographier avec un T-shirt sur lequel était marqué 'Je suis Weinstein'». Tous les ans, Jiří Strach tourne des contes de fée pour Noël, il a une sorte d'autorité morale, ou en tout cas, il se présente comme tel. On sait aujourd'hui quel prédateur sexuel était Harvey Weinstein et les méthodes qu'il employait pour dissimuler ses actions. Et voilà qu'un important réalisateur tchèque non seulement n'en parle pas, mais de surcroît lui apporte son soutien. Donc dans un environnement comme celui-ci, je ne suis pas du tout surprise que personne n'ait osé prendre la parole. Je pense que cela reflète bien l'esprit de la société tchèque. »

Comment les Tchèques envisagent-ils la question des violences sexuelles ?

 « De nombreuses études montrent que la société tchèque a des idées erronées sur ce que sont les violences sexuelles et sur l'ampleur du phénomène. Une enquête Eurobaromètre est très révélatrice à cet égard. La République tchèque en ressort comme le pays avec le plus faible nombre de gens qui pensent qu'il s'agit là d'un problème de grande ampleur. Dans d'autres pays, les violences sexuelles sont tout aussi répandues, mais au moins les gens ont une petite idée sur le problème et sur sa récurrence. Chez nous, rien de tout cela. D'autres études montrent que les gens n'imaginent même pas que tous les jours il y a des femmes qui sont victimes de viol. La plupart du temps, les Tchèques pensent que l'agresseur est la plupart du temps un étranger qui s'attaque à la victime quand elle rentre d'une soirée en boîte de nuit. »

 « C'est un problème très enraciné dans la société, et presque toutes les victimes de violences sexuelles reconnaissent qu'elles ont été confrontées à l'incompréhension ou aux préjugés de leur entourage. Quant aux femme qui osent prendre la parole, qui disent à haute voix que tel ou tel comportement ne leur convient pas, on leur fait souvent comprendre qu'elles n'ont pas le droit de mettre des limites, d'exprimer ce qu'elles pensent. »

Photo illustrative: Radio Prague Int.Photo illustrative: Radio Prague Int. « Donc, dans cette atmosphère particulière, qu'on retrouve dans la société, le monde politique et médiatique, prendre la parole signifie devoir affronter une campagne de dénigrement extrême contre sa personne. Je ne suis donc pas du tout étonnée que personne ne se soit lancé. »

En tant que journaliste, vous vous intéressez à ce sujet depuis longtemps. Depuis que le mouvement #MeToo a pris des dimensions globales, avez-vous vu une évolution au sein de la société tchèque ?

 « Je pense clairement que le narratif sur ces questions, évoqué auparavant, persiste. Mais il y a des signes avant-coureurs que les choses commencent un peu à bouger. L'an dernier, une étude a montré qu'en 2019 la police tchèque avait enregistré le plus grand nombre de plaintes pour viol en dix ans. Cela peut signifier soit qu'il y a plus de cas, soit que les gens portent plainte davantage. Certains indices laissent à penser que c'est plutôt la deuxième raison. »

 « La plupart du temps, les agresseurs connaissent leur victime. C'est d'ailleurs pour cela que peu de femmes violées portent plainte : on estime leur nombre à une femme sur dix. Ces dernières années pourtant, en Europe de l'Ouest, de plus en plus de victimes s'adressent à la police. Et les statistiques tchèque révèlent aussi cette hausse. Entre le début de l'année passée et jusqu'à la fin du mois d'août, la police a ouvert 525 enquêtes. Les experts mettent cela en partie sur le compte du mouvement #MeToo. »

Photo illustrative: RyanMcGuire/Pixabay, CC0Photo illustrative: RyanMcGuire/Pixabay, CC0 « En décembre dernier, une étude de l'Université de Yale a montré une augmentation du nombre de plaintes pour viol dans 24 pays de l'OCDE, dont la Tchéquie fait partie. Les auteurs de cette étude ont montré de manière très convaincante que c'était la conséquence de ce nouveau débat sur la place publique. Cela signifie que les femmes victimes de violences sexuelles ont moins peur de se faire connaître. Elles se rendent compte qu'elles ne sont pas seules et voient un certain espoir : c'est la conséquence de l'affaire Weinstein où quelqu'un qui se croyait intouchable, qui pensait qu'il était au-dessus des lois, est finalement rattrapé par la justice. Cette conscience des choses permet aux gens de faire appel à la police : c'est très positif. »

Quelles sont les autres leçons de #MeToo en Tchéquie et ailleurs dans le monde ?

 « Il y aussi une autre conséquence que j'ai observée depuis le temps que je parle avec des femmes qui sont vécu ce genre de traumatisme. #MeToo a eu cela de positif que la plupart des femmes vivaient dans la certitude que ce n'était arrivé qu'à elles, que c'étaient elles le problème parce que ça n'arrive à personne d'autre – et soudain, elles se sont rendu compte qu'un nombre incalculable de femmes avaient vécu la même chose. C'est d'ailleurs quelque chose d'effroyable mais pour les victimes ça a eu un effet apaisant : cela voulait dire qu'elles n'étaient pas seules, que c'était un phénomène de société qui n'avait rien à voir avec quelque chose qu'elles auraient pu faire et que c'était un problème dont il fallait s'emparer. Et la société dit enfin : réglons ce problème ! »

 

Cet entretien est une version abrégée et éditée d'un entretien accordé par la journaliste Sylvie Lauder à notre consœur Lenka Kabrhelová, dans le cadre de son podcast Vinohradská 12, consacré le 26 février dernier au procès Weinstein et à son verdict. Il clôt notre cycle consacré aux femmes en République tchèque, à l'occasion du centenaire de la première constitution tchécoslovaque qui, en 1920, a accordé le droit de vote aux femmes.

28-03-2020