Paul Koch : « L’impression d’avoir une dette envers ce pays »

25-09-2018

Paul Vincent Koch, ancien développeur immobilier, en particulier pour le groupe ING, est connu en République tchèque pour avoir travaillé sur des projets tels que la construction de la Tančící dům (la Maison dansante) ou bien la redynamisation du quartier d’Anděl, avec notamment le concours de l’architecte Jean Nouvel. Pour Radio Prague, avant d’évoquer dans une prochaine émission ces réalisations et sa volonté aujourd’hui de promouvoir un logement financièrement abordable pour tous, il nous a tout d’abord raconté sa vie mouvementée de migrant, entre Paris, les Pays-Bas et Prague :

Paul Vincent Koch, photo: Ondřej TomšůPaul Vincent Koch, photo: Ondřej Tomšů « Je suis un retraité de 68 ans, qui habite en Tchéquie. Ma mère était tchèque, mon père était hollandais. Pour compliquer les choses, je suis Néerlandais de nationalité. J’ai choisi de vivre ma retraite à la campagne près de Prague. Entre les années 1989 et 2002, j’ai beaucoup travaillé à Prague pour une grande société qui s’appelait ING. J’étais directeur de leur filiale pragoise et on a beaucoup construit à Prague. C’est peut-être la raison pour laquelle vous m’avez invité… »

Grandir dans la Tchécoslovaquie des années 1968

C’est l’une des raisons… Mais on aimerait aussi revenir sur le tout début, puisque vous êtes né à Paris et que vous avez grandi entre la France et la Tchécoslovaquie. Comment était cette enfance ?

 « Oui, c’était une enfance un peu étonnante. Ma mère a rencontré mon père en Allemagne vers la fin de la guerre, en 1944. Avant le bombardement de Fribourg, ils ont fui en Alsace, où en 1945 ma sœur est née – c’est d’ailleurs aujourd’hui un écrivain tchèque célèbre (Pavla Jazairiová, ndlr). Moi, je suis né en 1949 à Paris, quand ma mère a terminé ses études de médecine à la Sorbonne. Ensuite, j’ai passé mon enfance périodiquement à Paris, périodiquement à Prague, où vivait ma grand-mère. Les deux langues m’ont donc été un peu été inculquées comme des langues maternelles.

En 1961, nous sommes retournés avec maman à Prague, où j’ai fait mes études secondaires. J’ai passé mon baccalauréat en 1968, au mois de mai-juin. En août sont arrivés les Russes. Apparemment, ma mère le sentait venir : elle m’a envoyé le 3 août chez mon père qui habitait aux Pays-Bas. J’ai quitté la République tchécoslovaque le 3 août et le 21 août elle était occupée par les armées du pacte de Varsovie. J’ai ensuite fait mes études aux Pays-Bas. »

Quels souvenirs avez-vous de la Tchécoslovaquie des années 1960 ?

 « Je dirais que de 1960 à 1964, je n’ai que des souvenirs un peu vagues parce que j’allais à l’école et je me rappelle ce qu’on nous enseignait, un enseignement qui était naturellement extrêmement imprégné d’idéologie communiste. A partir de 1964, il y a eu un renouveau politique qui a culminé en 1968. Cela s’appelait le ‘socialisme à visage humain’. Je me souviens, nous étions très contents. Il y avait des films très critiques. C’était une période vraiment magnifique. Mais vous savez, qu’est-ce que j’en sais vraiment ? J’avais 14-18 ans. Et tout cela a été interrompu par l’arrivée des Russes.

Ce dont je me souviens, c’est surtout ce qui s’est passé après 1977, cette emprise de la police de l’Etat. Nous avions peur de rouler sur les routes : quand vous voyiez une voiture de police derrière vous, vous préfériez vous garer pour qu’elle passe, pour reprendre votre route ensuite. J’ai des souvenirs qui sont beaux, mais aussi très désagréables. »

Vivre l’invasion de 1968 et la normalisation depuis les Pays-Bas

Comment avez-vous vécu votre départ en août 1968, juste avant l’arrivée des chars soviétiques ?

Août 1968, photo: ALDOR46, CC BY-SA 3.0Août 1968, photo: ALDOR46, CC BY-SA 3.0 « Je suis rentré à 3h dans la nuit d’une fête – je fêtais mon baccalauréat-, et maman était assise dans la cuisine et elle m’a dit : ‘va faire ta valise parce que tu as un train pour les Pays-Bas à 8h du matin’. Et je lui ai dit : ‘mais je ne vais nulle part moi, je reste ici, c’est le socialisme à visage humain, je ne pars pas’. Ma mère était plus forte que moi et je suis parti. Mais je l’ai très mal vécu. Le 21 août, j’étais couché sur une plage à Zandvoort, aux Pays-Bas, la plage d’Amsterdam, j’écoute la radio transistor et j’entends que le pays était occupé par les armées du pacte de Varsovie. C’était naturellement une énorme et mauvaise surprise.

Quand il y a eu l’occupation de la Tchécoslovaquie, j’ai compris qu’il ne fallait pas que je revienne et j’ai donc fait mes études aux Pays-Bas. Tout le monde l’a mal vécu. Je ne parlais pas le hollandais et j’ai été envoyé dans un genre de centre linguistique où j’ai appris le hollandais en trois mois – une méthode extrêmement moderne. J’y étais enfermé avec tous les Tibétains qui étaient tout juste chassés du Tibet par les Chinois. Et quand j’ai terminé, il y avait tous les habitants du Biafra qui venaient. J’étais entouré de gens qui avaient des problèmes beaucoup plus graves que moi. Donc, j’ai continué à vivre. En 1969, j’ai fait mon service militaire aux Pays-Bas et l’année suivante, j’ai commencé mes études à l’Université de Delft. »

Vous sentiez-vous chez vous aux Pays-Bas ou bien aviez-vous le sentiment d’être un émigré ?

 « J’avais l’impression d’être un émigré et que les Pays-Bas étaient une catastrophe. J’étais vraiment malheureux au début. Cela m’a pris relativement longtemps pour comprendre que c’est un pays extrêmement intéressant. Savez-vous que les Hollandais ont la première proclamation d’une démocratie, déjà dans la seconde moitié du XVIe siècle ! »

Suiviez-vous toujours dans le même temps l’actualité en Tchécoslovaquie ? Pouviez-vous retourner dans ce pays, voir votre mère, pendant la normalisation ?

 « Oui, j’avais un passeport néerlandais donc je gardais un statut un peu à part, ici dans ce pays. Je retournais régulièrement, très régulièrement, huit à dix fois par an. La majorité de mes amis étaient des musiciens dans l’underground qui ne pouvaient pas acheter des instruments, des amplificateurs… Alors j’amenais tout cela et je les aidais à faire de la musique moderne. Donc je suivais cela très bien, de très près, car j’étais presque toujours ici. »

Le choix de revenir

Comment avez-vous vécu la chute du régime communiste en 1989 en Tchécoslovaquie ?

Novembre 1989, photo: Piercetp, CC BY-SA 3.0 UnportedNovembre 1989, photo: Piercetp, CC BY-SA 3.0 Unported « J’étais extrêmement content. Avec mes amis français, nous sommes allés à Prague et nous avons fêté tout ça sur la place Venceslas. Nous avons amené des sacs à dos bourrés de champagne français et on buvait avec la foule. Il y avait peut-être 200 à 300 000 personnes. On fêtait cela et c’était magnifique. »

Cela coïncide avec le moment où vous revenez vivre en Tchécoslovaquie. Pourquoi ce choix ? C’est votre parcours professionnel qui vous a amené à revenir dans ce pays ou bien c’est un choix mûrement réfléchi ?

 « C’est un choix mûrement réfléchi parce que, en 1989, je travaillais encore pour la ville de Rotterdam, où j’étais promoteur public. La ville de Rotterdam avait une organisation de promoteurs publics qui construisait des logements sociaux. Je travaillais dans l’unique ancienne ville, Delfshaven, l’unique zone monumentale dans la ville de Rotterdam. Pour des raisons politiques, la politique de la ville commençait à ralentir. Mes collègues et moi avons donc commencé à réfléchir : ‘que pourrions-nous faire autrement pour être des urbanistes actifs ?’.

Mes amis ici m’ont dit qu’ils avaient l’impression que quelque chose allait changer. Je suis donc venu déjà au printemps 1989. On a visité Prague avec des collègues et nous nous sommes renseignés et nous avons demandé : ‘est-ce qu’il y a un intérêt pour que des investisseurs étrangers commencent à redévelopper la ville ?’. Nous avons découvert que la brasserie de Smíchov voulait déménager, voulait construire une nouvelle brasserie. Nous étions très intéressés et nous avons même dessiné, mon épouse et mes collègues de la ville de Rotterdam, un plan d’urbanisme pour Smíchov, la façon dont on pourrait traiter cette brasserie. En 1989, soudain, tout a changé et j’ai tout de suite changé d’employeur. »

C’était intéressant, excitant peut-être, de travailler en Tchécoslovaquie puis en Tchéquie dans les années 1990 ?

 « Je vais vous dire quelque chose d’irrationnel. J’avais l’impression d’avoir une dette envers ce pays. C’est un peu ridicule, mais vraiment j’avais cette impression. J’y ai été à l’école, j’y avais un souvenir formidable avec tous mes copains dans l’enseignement secondaire. Je me disais que j’avais une dette et que je devais faire quelque chose pour ce pays. J’ai eu cette impression qu’il fallait faire quelque chose de bien, de bonne qualité. Alors j’ai essayé de mettre la barre très haut… C’est comme ça que j’ai commencé et ça a marché. »

La semaine prochaine, Paul Vincent Koch nous racontera son travail de promoteur dans la ville de Prague et son action en faveur d’un logement abordable pour les classes moyennes.

25-09-2018