Slovaquie : des élections très suivies par les Tchèques

03-03-2020

En Slovaquie, les négociations battent leur plein en vue de la formation d’une future coalition gouvernementale menée par le parti OLaNO, le parti vainqueur du scrutin législatif de samedi avec 25% des voix et qui est dirigé par Igor Matovič. De retour de Trnava, où il était au QG de campagne du gagnant, le journaliste de la radio publique Martin Balucha faisait partie des nombreux journalistes tchèques présents en Slovaquie pour l’occasion.

Igor Matovič, photo: ČTK/AP/Petr David JosekIgor Matovič, photo: ČTK/AP/Petr David Josek

Comment était l’ambiance à Trnava, au siège du parti d’Igor Matovič qui a remporté ces élections ?

« C’était vraiment intensif, puisque c’était une victoire inédite. C’est quelque chose qui ne s’est jamais passé en Slovaquie. Il faut savoir qu’Igor Matovič et son parti, les Gens Ordinaires et les Personnalités Indépendantes (OLaNO) a battu le parti de Robert Fico, le parti SMER, après 14 ans au pouvoir. C’était une victoire inédite. »

Robert Fico, l’homme fort de Slovaquie, a été mis en cause dans beaucoup des derniers scandales de corruption ces dernières années en Slovaquie, mis en cause également après l’assassinat du journaliste Ján Kuciak et de sa compagne. Un contexte particulier en Slovaquie donc, et une victoire décrite par Matovič lui-même comme une victoire « à la Babiš »…

« Il y a beaucoup de parallèles avec le Premier ministre tchèque Andrej Babiš, sauf qu’Igor Matovič est quelqu’un qui était déjà connu auprès des électeurs en Slovaquie. Il a été député, businessman, manager, il a monté une boîte d’édition. Sauf que personne ne sait aujourd’hui quelles sont ses préférences politiques. C’est ce qu’il faut souligner. OLaNO est un mouvement populaire, qui avait il y a trois, quatre semaines, 6% des intentions de vote. Au final, il s’est imposé et a réussi à remporter les élections avec 25% des voix. Personne ne le prédisait. »

Concernant Andrej Babiš, certains disent qu’on ne connaît pas non plus réellement ses idées, qu’il n’a pas vraiment une idéologie. C’est peut-être un point commun là aussi ?

« On sait qu’Igor Matovič a basé sa campagne électorale sur le combat contre la corruption, c’est ce qu’il répétait très souvent. On sait très bien qu’au niveau international, il veut coopérer avec les pays de Visegrád. Au niveau économique, il veut par exemple promouvoir le système de reverse charge. On connaît quelques lignes, mais ce sont juste des petits morceaux. Nous allons certainement en savoir plus dans les négociations des jours à venir. »

Robert Fico, photo: ČTK/Ondřej DemlRobert Fico, photo: ČTK/Ondřej Deml Ce que fait aussi I. Matovič, dans un contexte slovaque qui n’est pas du tout le même que le contexte tchèque au niveau sociétal, c’est qu’il se décrit en tant que porteur de « valeurs conservatrices »...

« Oui, c’est quelqu’un qui n’hésite pas à surprendre, à choquer. Pendant sa campagne électorale, il a voyagé à Cannes pour dénoncer la corruption. Il s’est placé devant la villa de l’ancien ministre des finances et il a tourné une vidéo qui a été très importante pour sa campagne électorale. Il a critiqué Robert Fico de là-bas dénoncé la corruption. Cette vidéo a été vue par deux millions de spectateurs. »

I. Matovič a collé des affiches « Patrimoine de la Slovaquie » sur les portes de cette villa cannoise d’un ancien ministre de Robert Fico, qu’il accuse de détournement de fonds publics et de corruption…

« C’est quelqu’un qui sait surprendre, qui sait parler, et qui sait expliquer les choses d’une manière très compréhensible pour les électeurs. »

Alliance avec l'extrême-droite

A popos des valeurs conservatrices dont il se réclame, je voudrais aborder un autre sujet. Hier, nous avons vu la présidente du Rassemblement National en France, Marine Le Pen, féliciter la nouvelle troisième force du pays, Sme Rodina (Nous sommes une famille), le parti de Boris Kollár, qui fait partie de l’alliance des partis d’extrême-droite en Europe (Identité et Démocratie). A côté du parti xénophobe de Marian Kotleba, le parti Sme Rodina se donne des allures respectables, mais c’est peut-être quelque chose que n’aurait pas osé faire Andrej Babiš en République tchèque : convier directement Tomio Okamura et sa formation SPD (Liberté et Démocratie directe), qui fait également partie de cette alliance européenne, à des négociations dans son futur gouvernement. Igor Matovič, lui, n’a pas hésité une seconde.

« Non, il n’a pas hésité. Durant sa campagne électorale, il a invité les électeurs de Kotleba à souligner les points qu’ils veulent que le futur gouvernement traite. »

Les électeurs, c’est autre chose que le parti en lui-même…

Boris Kollár, photo: ČTK/Ondřej DemlBoris Kollár, photo: ČTK/Ondřej Deml « C’est vrai. Aujourd’hui, Igor Matovič veut créer un gouvernement avec le parti de l’ancien président Andrej Kiska, le parti Za ľudí, avec également l’économiste Richard Sulík et son parti SaS. Le troisième parti pour compléter est celui de Boris Kollár, Sme Rodina, en français Nous sommes une famille. C’est un parti d’extrême-droite, qui participe à l’alliance avec Mme Le Pen, le Rassemblement National, mais également avec Matteo Salvini en Italie. C’est quelqu’un qui a des connections avec des personnalités politiques plutôt d’extrême-droite. »

Et ça ne semble pas poser de problèmes à M. Matovič…

« Il dit que ce qui est important pour lui, c’est d’avoir une majorité constitutionnelle. Le parti de Boris Kollár va lui permettre de créer cette majorité constitutionnelle. Il pourrait très bien construire un gouvernement avec M. Sulík et le parti SaS, et avec le parti de l’ancien président Andrej Kiska. Sauf que Matovič veut créer un gouvernement pour pouvoir promouvoir des lois comme des contrôles de sécurité pour les juges, etc. Cette coopération va lui permettre d’obtenir une majorité constitutionnelle. »

Le traumatisme Ján Kuciak et Martina Kušnírová

Pour les médias tchèques, une élection slovaque n’est pas vraiment une élection « étrangère », en tout cas la couverture médiatique est beaucoup plus importante que lors d’une élection en Pologne par exemple, avec des envoyés spéciaux comme toi dans les différents QG des candidats…

Martin Balucha, photo: Khalil Baalbaki, ČRoMartin Balucha, photo: Khalil Baalbaki, ČRo « Bien évidemment, pour les médias tchèques il s’agit toujours d’un événement prioritaire. Certains journalistes disent qu’on en fait trop, nos deux Etats étant aujourd’hui séparés. Mais évidemment l’histoire joue un grand rôle. Je suis moi-même d’origine slovaque d’un côté de ma famille et c’est toujours quelque chose qui me tient à cœur. Ce n’est pas seulement mon cas particulier. La population tchèque aime en général savoir ce qui se passe en Slovaquie et c’est vrai que les élections là-bas sont plus suivies que des scrutins en Pologne ou en Allemagne. Certains disent qu’on dépend beaucoup plus de l’Allemagne économiquement ou même politiquement et que malgré cela on ne suit pas de si près les élections allemandes – c’est justement notre histoire commune avec les Slovaques qui joue un rôle primordial. »

Deux ans après l’assassinat de Ján Kuciak, le traumatisme est-il encore palpable chez les collègues slovaques ?

« Bien sûr, c’est un sujet qui est toujours d’actualité et qui va longtemps rester d’actualité. D’ailleurs le film Sviňa sur le sujet, tiré du livre du journaliste Arpad Soltesz, est récemment sorti et très commenté même ici en Tchéquie. C’est un sujet qui est primordial pour les Slovaques, les Tchèques, l’Europe centrale et pour les médias d’autres pays qui sont eux aussi intéressés par les conséquences de ce meurtre de Ján Kuciak et de sa fiancée Martina Kušnírová. Cela va rester le sujet numéro 1 pendant longtemps et c’est quelque chose que les Slovaques ne sont pas près d’oublier. »

03-03-2020