« A Noël, c’est la rencontre qui compte pour les Africains »

25-12-2016

Dans un pays, la République tchèque, où une large majorité des habitants ne se réclament d’aucune religion, il est plutôt rare qu’un représentant d’une Eglise, quelle qu’elle soit, attire autant l’attention. Seulement voilà, Leonardo Teca est un pasteur hors du commun : Angolais d’origine, Leonardo Teca, pasteur de l’Eglise évangélique des frères tchèques, vit en République tchèque depuis près de trente ans. Il enthousiasme ses fidèles par une parfaite maîtrise du tchèque, ses connaissances de leur culture, son amabilité et son amour de la musique. Pour cette émission spéciale de Noël, nous sommes donc allés à la rencontre de Leonardo Teca, ainsi que de ses amis Jacques Célestin Moliba Bankanza et Elie Lusaku, originaires, eux, de la République démocratique du Congo.

Leonardo TecaLeonardo Teca Ils partagent avec nous leurs expériences, bonnes et moins bonnes, de la vie en République tchèque, de leur manière d’aborder la mentalité slave, de leur Noël tchéco-africain aussi… Enfin, nous avons le plaisir de vous faire découvrir, tout au long de cette émission, les chansons spirituelles et populaires d’Angola et du Congo, interprétées en lingala, en swahili et en kikongo par le groupe tchéco-africain « Nsango Malamu ». Cofondé par Leonardo Teca, « Nsango Malamu » nous apporte, comme son nom l’indique, « la bonne nouvelle »…

 « Je suis fils de pasteur baptiste. Nous avons longtemps vécu à la campagne. Avant de quitter l’Angola, j’ai passé deux années à Luanda. A l’époque du communisme, il y a eu beaucoup d’échanges de ce genre entre l’Angola et la Tchécoslovaquie. J’ai pu alors, moi aussi, bénéficier d’une bourse offerte par le gouvernement angolais et faire mes études dans l’ancienne Tchécoslovaquie. »

Leonardo Teca, vous aviez quinze ans lorsque vous êtes arrivé dans l’ex-Tchécoslovaquie. C’était encore avant la révolution de velours, en 1988. Vous avez étudié au lycée technique de Pelhřimov, dans la région de Vysočina. Quels souvenirs gardez-vous de cette époque ?

 « J’en ai gardé de bons souvenirs, car j’ai commencé à apprendre la langue tchèque et découvert peu à peu la culture du pays. Il est vrai que les débuts ont été difficiles, les Tchèques ne parlaient pas trop avec nous, ils étaient très réservés. Ce n’est qu’après la révolution de 1989 que les choses ont commencé à changer. C’est aussi à Pelhřimov que j’ai commencé à fréquenter l’Eglise protestante des frères tchèques. »

Comment avez-vous vécu la révolution de velours ?

 « Avec quelques amis, nous sommes allés à Prague. C’était une période mouvementée, pleine d’espoir pour les Tchèques comme pour nous, les étudiants africains. La situation dans la Tchécoslovaquie communiste ne nous plaisait pas non plus et nous ne savions pas exactement ce qui nous attendait. Nous étions prêts à retourner chez nous. Finalement, nous avons pu rester et continuer nos études, la société tchèque s’est ouverte, les gens ont commencé à nous parler, ils sont devenus plus abordables. »

Pourriez-vous donner un exemple concret de cette évolution de la mentalité tchèque que vous avez observée ?

 « La différence était palpable. A l’internat, il nous était interdit de parler aux étudiants tchèques, surtout aux filles. Elles étaient très surveillées, on leur disait qu’elles allaient être exclues du lycée si elles nous parlaient. Après la chute du communisme, tout a changé. Les professeurs, eux-aussi, nous aidaient davantage, sachant qu’on n’avait pas de famille ici. Ils ont cessé de nous traiter comme leurs subordonnés. »

Les étudiants africains étaient-ils nombreux à l’époque à Pelhřimov ?

 « Oui, nous étions une trentaine rien que d’Angola. Il y avait également des jeunes du Congo Brazzaville, d’Afghanistan, d’Irak et aussi beaucoup de Syriens. Au total, nous étions une centaine d’étrangers à étudier à Pelhřimov. »

Pelhřimov, photo: Štěpánka BudkováPelhřimov, photo: Štěpánka Budková « A Pelhřimov, mes amis et moi voulions simplement fréquenter le culte du dimanche, ce qui nous était interdit. Nos éducateurs nous disaient que nous étions là pour étudier, pas pour aller à l’église. Nous célébrions alors le culte dans notre chambre à l’internat. Un jour, en écrivant à ma famille, j’ai décrit la situation à mon grand-frère. Il m’a alors trouvé l’adresse d’un prêtre hussite à Třebíč (ville située non loin de Pelhřimov, ndlr). Cela a été notre premier contact chrétien en République tchèque. »

Pasteur à Kladno

Leonardo Teca a ensuite adhéré à l’Eglise évangélique des frères tchèques, une église qui réunit les traditions luthérienne et réformée. Avec un peu plus de 52 000 membres (selon le dernier recensement de 2011), elle fait figure de plus importante église protestante dans le pays. Formé à la faculté théologique à Prague et à Genève, Leonardo Teca est aujourd’hui à la tête de la paroisse évangélique de Kladno, une ville de 68 000 habitants, industrielle et célèbre pour ses sportifs, située à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Prague.

 « Après avoir terminé mes études universitaires, j’ai cherché à travailler dans une paroisse tchèque pour acquérir de l’expérience avant de retourner ensuite en Angola. Mais avec le temps, je me suis intégré à la société, je me suis fait beaucoup d’amis et… je suis resté. »

Kladno, photo: Miloš TurekKladno, photo: Miloš Turek La manière dont les gens vivent et manifestent leur foi peut être très différente dans un pays comme la République tchèque et dans un pays africain…

 « En effet, la différence est importante. Elle est visible surtout pendant la célébration du culte : ici, les gens chantent mais restent assis, alors que chez nous, ils se mettent à danser. En Angola, on trouve beaucoup de chorales, tandis que dans certaines paroisses tchèques, il n’y en a aucune. Je suis quelqu’un qui aime beaucoup chanter, voilà pourquoi je suis content de pouvoir me produire avec notre groupe pragois Nsango Malamu. »

Parlez-nous de votre paroisse à Kladno…

 « C’est une petite paroisse, elle compte 250 membres, dont 70 qui sont vraiment actifs. Chaque dimanche, nous célébrons le culte, et dans la semaine, nous organisons des cours d’études bibliques, destinés aux enfants et aux adultes. Personnellement, je me rends souvent chez les gens, même chez ceux qui ne participent pas régulièrement à la vie de la paroisse. »

Kladno, photo: Miloš TurekKladno, photo: Miloš Turek « Kladno est ma troisième paroisse. J’avais commencé à Horní Vilémovice, c’est un petit village dans la région de Vysočina, qui compte à peine 70 habitants. Les gens étaient très engagés au sein de la paroisse, ils m’aidaient beaucoup avec l’organisation des concerts et d’autres événements. Je me suis ensuite déplacé à Rokycany, en Bohême de l’Ouest, avant de venir à Kladno, où les gens, il faut le dire, ne sont pas aussi actifs et spontanés qu’à Horní Vilémovice. A Kladno, je dois tout préparer seul, ou alors, si j’ai besoin d’aide, je dois m’adresser à des personnes concrètes. »

Comment fête-t-on Noël en Angola ? Et comment le célébrez-vous en République tchèque ?

 « En Angola, nous fêtons Noël le 25 décembre et non pas le 24 comme ici. Voilà pourquoi j’accepte volontiers une invitation chez mes amis tchèques le 24 décembre au soir. L’Angola est un grand pays, il est seize fois plus grand que la République tchèque, et les traditions varient selon les régions. Pour ma part, je viens du nord du pays, où les femmes et les enfants reçoivent les cadeaux le 25 décembre et les hommes, à leur tour, en reçoivent pour le Nouvel An. Mais à la différence de la République tchèque, ce sont des cadeaux symboliques. Ce qui compte pour nous, c’est la rencontre. Lorsque je vivais à la campagne angolaise, nous avions une très belle tradition : à Noël, chaque famille préparait un plat : des haricots, du poulet, des légumes… Ensuite, on les échangeait entre voisins. Comme ça, chaque famille avait, pour ce repas festif, quatre ou cinq plats différents. Ici, je respecte la tradition tchèque du 24 décembre, je rencontre mes amis tchèques et ma fille aussi, on mange ensemble. Je me réserve la journée du 25 pour moi-même et pour ma famille en Angola, je les appelle pour leur présenter mes vœux. »

Vous ne souffrez quand même pas parfois de cette « autre mentalité » tchèque, très différente sans doute de la vôtre ?

 « J’ai adopté certains éléments de la culture et de la tradition tchèques tout en conservant ma propre culture. Finalement, j’ai une culture riche, une double culture en quelque sorte. Je me sens bien ! (rires) »

Elie Lusaku : « Etre noyé au milieu d’une majorité m’a fait un choc »

Elie LusakuElie Lusaku Elie Lusaku vient de la République démocratique du Congo. Professeur de français en République tchèque, il s’engage aussi en faveur des femmes et des enfants africains soutenus par l’ONG tchèque Humanitas Afrika et collabore avec le Centre d’information africain de Prague. Elie Lusaku vit depuis près de vingt ans en République tchèque. L’idée qu’il se faisait de l’Europe avant d’y venir a-t-elle correspondu à la réalité ? On l’écoute :

 « Presque. J’ai grandi dans un milieu où il y avait beaucoup d’Européens, j’ai même eu des professeurs européens. La seule différence, c’était le ressenti d’être noyé au milieu d’une majorité d’Européens, alors que dans mon pays, c’était le contraire. Quant à l’idée que je me faisais, il n’a pas eu de grande différence, étant donné qu’à la maison, nous avions beaucoup de guides touristiques sur le Canada, les Etats-Unis, la Suisse, un guide de la ville belge de Gent. On regardait aussi la télé, donc j’avais une idée assez exacte. Mais c’est le ressenti d’être là, minoritaire, parmi les gens qui vous regardent tout autour, c’était le choc. Même aujourd’hui, quand je me déplace en dehors de Prague, les gens me regardent plus souvent. »

Cela vous est arrivé d’être confronté à des remarques racistes ?

 « Oui, deux ou trois fois peut-être, mais c’était négligeable : des paroles méchantes, une bousculade dans un tram. Ce n’était pas extrême.

Comment fêtez-vous Noël ? A la tchèque ou à l’africaine ?

 « Les deux. Il y a des années où nous sommes invités dans une famille tchèque. Si nous sommes chez nous, nous fêtons… même pas à la congolaise, mais selon nous. Au Congo, les traditions de Noël sont religieuses, elles ne sont pas vraiment liées à la famille. »

Jacques Célestin Moliba Bakanza : « Etre réservé ne signifie pas être méchant »

Jacques Célestin Moliba Bakanza, photo: Archives de Jacques Célestin Moliba BakanzaJacques Célestin Moliba Bakanza, photo: Archives de Jacques Célestin Moliba Bakanza Quand j’ai demandé au membre congolais du groupe Nsango Malamu, Jacques Célestin Moliba Bankanza, qui a écrit certaines chansons du groupe – et qui est surtout l’expert en climatologie - s’il se sentait intégré à la société tchèque, il m’a parlé de sa découverte des montagnes tchèques, du ski, du floorball et même de ses mères tchèques adoptives :

« Je crois sincèrement que je suis intégré. Je connais le milieu, le pays, la culture… Grâce à mes amis tchèques, j’ai appris à faire du ski, à jouer au floorball, j’ai découvert des endroits autrefois exotiques pour moi : la source de la Vltava, de l’Elbe, je crois avoir visité toutes les montagnes tchèques, les Beskides, d’où vient mon épouse… On dit que les Tchèques ne sont pas trop ouvert aux étrangers, mais être réservé ne signifie pas être méchant. Les gens sont ainsi parce qu’ils ont vécu une période difficile. Mais une fois qu’ils vous connaissent, ils s’ouvrent. J’ai appris beaucoup de choses par les Tchèques. Je me suis fait de nombreux amis qui m’ont invité chez eux. J’ai même des mères adoptives en République tchèque ! »

25-12-2016