Bruno Boukobza : « Prague, un modèle pour nombre de marathons dans le monde »

01-10-2012

2 heures 3 minutes et 38 secondes : ce n’est pas le temps qu’il nous a fallu ce lundi matin pour gravir les escaliers des cinq étages menant jusqu’à notre bureau, mais le temps réalisé par Patrick Makau au marathon de Berlin il y a précisément un an de cela. Détenteur de la meilleure performance mondiale de tous les temps sur la distance mythique des 42,195 km, le coureur kényan était à Prague récemment. Dans le cadre de sa préparation au marathon de Francfort, Patrick Makau participait, début septembre, au Grand Prix de Prague, une course nocturne de 10 km organisée par PIM, la société du marathon de la capitale tchèque. La veille de la course, le recordman du monde s’est vu remettre un trophée par l’Association internationale des marathons et des courses sur route (AIMS) des mains de son dirigeant français Bruno Boukobza. Directeur du marathon des Alpes-Maritimes Nice-Cannes, spécialiste de marketing et des sports de masse, Bruno Boukobza a répondu aux questions de Radio Prague, notamment sur les raisons du succès des courses organisées à Prague :

Jiří Nouza, Patrick Makau, Bruno Boukobza, Carlo Capalbo, photo: AIMSJiří Nouza, Patrick Makau, Bruno Boukobza, Carlo Capalbo, photo: AIMS « Dans le cadre de l’AIMS, association qui regroupe plus de 350 marathons dans le monde, il a été décidé, depuis 1984, de remettre un trophée au détenteur de la meilleure performance mondiale lorsque celle-ci a été améliorée. Or, il s’avère que Patrick Makau a réalisé, en septembre 2011, une nouvelle meilleure performance mondiale en 2h03’38’’. Puisque l’on ne peut pas attribuer de record du monde du marathon, on remet donc cette distinction. L’AIMS, qui dépend de l’IAAF (fédération internationale d’athlétisme), n’est pas une fédération mais une association de marathons. »

Pourquoi ce trophée est-il remis à Prague ?

Patrick Makau, photo: AIMSPatrick Makau, photo: AIMS « Déjà parce que Patrick va courir ici demain (l’entretien a été réalisé le 7 septembre, veille de la course). Et puis, pour nous, Prague est depuis de nombreuses années vraiment un centre fort en Europe, avec tout ce qui est mis en place par l’équipe de PIM et son directeur Carlo Capalbo. On a notamment le semi-marathon en mars, le marathon en mai, dont le nombre de participants augmente chaque année, puisque l’on approche désormais les 10 000 concurrents. Sans oublier, bien sûr, le Grand Prix de ce week-end avec sa course de nuit le samedi… On pense qu’il y a un très gros travail de réalisé ici autour de la course à pied. Et surtout, en mai dernier, la ville de Prague et PIM ont organisé le congrès de l’AIMS, qui se tient tous les deux ans et où l’ensemble des responsables des marathons du monde sont invités à venir discuter et échanger. Il y a aussi beaucoup de présentations. Ce produit est donc en train de se professionnaliser : on parle certes de sport, mais surtout de tourisme. L’intérêt aujourd’hui, et je le vois bien en tant que Français, c’est ça. Beaucoup de Français viennent courir à Prague parce que c’est à une heure et demie de chez eux. Cela donne envie de venir courir dans des conditions de qualité qui font de Prague une des meilleures courses au monde, et pas forcément par son nombre de participants puisque les organisateurs sont limités par la place. D’ailleurs, cette année, les coureurs français étaient les représentants étrangers les plus nombreux au marathon de Prague. Pour toutes ces raisons, et avec un congrès extrêmement bien organisé, c’est tout à fait normal que l’AIMS remette à Prague le trophée de la meilleure performance mondiale. »

En tant qu’amateur de sport et d’athlétisme, que vous inspire cette performance de Patrick Makau ? Et dans les milieux avertis de la course à pied, pense-t-on qu’un homme, un jour, descendra sous la barre des deux heures ?

« Moi, je le pense. Mais il faudra qu’il y ait beaucoup de conditions favorables. Prenez l’exemple du 100 mètres : personne ne pensait qu’on descendrait un jour là où en est Usain Bolt aujourd’hui. Mais Bolt est un athlète exceptionnel avec des conditions exceptionnelles. Et je pense qu’il y aura aussi des athlètes exceptionnels en course à pied. Patrick Makau en est déjà un. Il a quand même fini seul les dix derniers kilomètres de son marathon record… Il y a donc beaucoup d’aléas… Alors, peut-être pas la barrière des 2h00, mais celle des 2h02’, oui ! J’en reviens à Patrick : quand on voit qu’il a amélioré le record de 21 secondes en courant seul… Ce qu’il faudrait, c’est qu’il y ait un groupe de quatre à six coureurs qui puisse permettre d’atteindre ces 2h02’. Un homme seul n’y parviendra pas, du moins pas tout de suite. »

On parle là des coureurs d’élite. Mais la course à pied connaît un boom depuis déjà plusieurs années avec des courses qui sont organisées maintenant un peu partout dans le monde. Abstraction faite des gros marathons que sont Londres, Paris ou Berlin, Prague peut-elle constituer un exemple, un modèle pour les autres villes, plus petites ?

 « Globalement, Prague est une exception. La République tchèque est vraiment un pays à dimension ‘humaine’. Faire 10 000 coureurs sur le marathon et être en augmentation perpétuelle sur le semi-marathon et le 10 kilomètres prouve que l’on est en plein dans un sport de masse. On est dans une évolution positive et il est évident que, aujourd’hui, Prague doit montrer aux autres villes ce qu’il est possible de faire. Et même nous, en France, nous devons nous inspirer de ce qui se fait ici, car ce succès ne concerne pas seulement la ville de Prague, mais l’ensemble de la République tchèque avec le circuit RunCzech (organisation par PIM durant le reste de l’année d’un semi-marathon dans trois autres villes du pays : České Budějovice, Olomouc, Ústí nad Labem, auxquelles s’ajoutera Karlovy Vary à partir de 2013). Ce circuit est parfaitement pensé et permet de progresser chaque année. Tout le monde progresse, certes, mais là, il y a un vrai professionnalisme. Car, aujourd’hui, on parle de sport, de tourisme et de professionnalisme. Mettre 10 000 coureurs sur la route, ce n’est quand même pas facile. Ca peut même parfois être dangereux. Il faut d’ailleurs être à moitié fou pour le faire, car on n’est pas sur un court de tennis, où les spectateurs sont assis. Là, on est en présence de gens qui pratiquent. Et c’est vrai que Prague constitue un exemple de technicité et de qualité dont de nombreux organisateurs, même de courses plus prestigieuses, pourraient s’inspirer. »

Vous l’avez dit, le dernier congrès de l’AIMS s’est tenu à Prague en mai dernier parallèlement au marathon. Certaines études ayant été réalisées, avez-vous une idée des retombées économiques pour une ville comme Prague de l’organisation d’événements comme le semi-marathon et le marathon ? Certains se plaignent que cela nécessite à chaque fois une fermeture du centre-ville ?

 « Franchement, pour la masse, Patrick Makau et les athlètes d’élite sont complètement à part. On ne parle plus de compétition, mais avant tout de tourisme et de bien-être. Si la course à pied a cet essor international, c’est parce que courir fait du bien. Il y a beaucoup de valeurs autour de la course à pied. Et le principal aujourd’hui, c’est l’apport touristique. Personnellement, j’organise le marathon de Nice, et en novembre, c’est six millions d’euros de recettes. Les terrasses, les restaurants, les hôtels sont pleins, parce que nous sommes en saison décalée. Il ne faut pas négliger cet apport de touristes. Ce sont des gens qui viennent certes pour courir, mais il y a de fortes chances qu’ils reviennent ensuite en famille pour redécouvrir la ville. Il est donc très important de parler de tourisme. A la limite, la performance n’intéresse que le coureur. Mais pour le reste, je pense que la course à pied est aujourd’hui le sport qui amène le plus de recettes aux villes. Avec un tournoi de tennis, par exemple, les gens ne vont pas forcément se déplacer. Mais quand vous avez cinquante ou soixante pays, c’est-à-dire 30 à 40 % du globe, qui se retrouvent à Prague, c’est parce que la ville arrive à catalyser par le tourisme et par le sport. Cette passerelle sport-tourisme se fait naturellement à Prague. Dans d’autres villes, c’est plus difficile, mais cela ne les empêche pas de pouvoir avoir un essor économique grâce à ces sports de masse comme la course à pied ; un essor qu’elles n’auraient pas forcément avec la Formule 1, le tennis ou le football. Là, avec les coureurs, on est en présence de gens qui peuvent rester trois ou quatre jours, venir en famille et vont consommer. Le bémol, quand on est coureur, c’est qu’on veut marcher le moins possible pour se préparer et, donc, on ne visite pas tout. C’est d’ailleurs pour cette raison que New York, qui est le plus grand marathon au monde, est aussi celui où les coureurs réalisent leurs plus mauvaises performances. Vous êtes tellement attiré par cette ville que c’est au détriment de votre dernier jour de préparation. Vous préférez aller visiter. C’est un peu la même chose pour Prague, sauf que c’est une ville concentrée, où vous avez beaucoup de choses dans un périmètre réduit. C’est vraiment ce qui est très intéressant. Tout cela à une heure ou deux heures d’avion des grandes capitales européennes. C’était la réflexion de Carlo Capalbo en 1994, lorsqu’il a eu l’idée de créer le marathon de Prague. Pour moi, c’était un grand visionnaire : du sport, on allait aller vers le tourisme. Car la course à pied met le tourisme en avant. »

Comment un marathon comme celui de Prague, limité dans ses capacités d’accueil à 10 000 coureurs en raison de l’aspect historique et des rues étroites de la ville, peut-il encore se développer ?

 « Il y a plusieurs réponses possibles. Il y a d’abord la qualité et un service. La jauge, c’est 9 à 10 000 coureurs, ce qui est déjà énorme. Imaginez que pendant 42 kilomètres, une ville moyenne se déplace. Après, il faut aussi savoir se dire que l’on arrive à un maximum de participants sur un marathon. On ne va pas connaître éternellement une croissance à deux chiffres. 12 000 participants à Prague, ça n’apporterait pas grand-chose de plus. On pourrait faire des départs par vagues, mais techniquement, c’est compliqué. En fait, c’est simple : aujourd’hui, si on veut courir à Prague, comme on sait que l’on court deux à trois marathons par an, on s’y prend comme pour un grand concert. On s’y prépare, on s’inscrit rapidement et on est sûr de courir. C’est comme dans un stade de 10 000 places. Du coup, les gens s’inscrivent de plus en plus tôt et réservent leur hôtel de plus en plus tôt, parce qu’on est bien sur cette vague de dynamisme sport et tourisme. Vous ne rentrez pas 20 000 personnes dans un stade de 15 000. Pour un marathon, c’est la même chose. Il faut aussi prendre en compte le fait que les gens veulent courir sans se marcher les uns sur les autres et qu’il y a de vraies contraintes de sécurité. Donc, si on veut faire Prague, il faut s’inscrire très vite. C’est comme pour Paris, où c’est complet dès le mois de novembre. »

La course à pied est une activité à la mode. Est-ce que ça va se poursuivre ?

 « Oui, je le pense. Néanmoins, pour le marathon, comme pour le triathlon d’ailleurs, on a déjà atteint un certain pallier et il sera difficile d’aller plus haut. Mais une distance comme le 5 km comme pour les femmes ce samedi à Prague va être amenée à se développer. Idem pour les produits destinées aux entreprises sur des distances entre 5 et 10 kilomètres, ou pour des courses comme le 10 km et le semi-marathon. Mais un marathon, c’est douze semaines de préparation… Ce qui veut dire qu’il vous faut prendre sur votre temps de famille, de loisir et de repos. A un moment, il faut vraiment se dire ‘je vais franchir le pas !’. C’est la différence avec un 10 km ou un semi-marathon, qui se préparent tranquillement pendant quatre à cinq semaines. On va donc continuer à assister à une augmentation. Les gens vivent plus longtemps et les jeunes commencent à s’y intéresser en se disant ‘allez, on va se faire un 10 km entre potes’. La course à pied devient ainsi un produit transgénérationnel. C’est très rare dans le sport d’avoir à côté de l’athlète une personne de plus de cinquante ans qui est là pour se faire plaisir et qui est peut-être à côté de son fils ou de son petit-fils. On fait une sortie de famille comme on ferait une sortie de vélo et le temps réalisé importe peu. Cela permet de découvrir une ville autrement. Et l’intérêt en plus de Prague, qui est une ville touristique, c’est qu’il y a énormément de spectateurs tout le long du parcours. Mais la course à pied est devenu le sport de tous les sportifs, c’est-à-dire qu’on y retrouve des gens qui, il y a vingt ans de cela, jouaient au football ou au rugby. Même si c’est une activité un peu plus traumatisante car ce n’est pas un sport porté, c’est comme pour le vélo : chacun se retrouve autour de la course à pied. On se fait des sorties entre amis ou en famille, et puis il y a l’exception comme Prague, Budapest ou Paris. On se dit ‘allez, on fait un marathon ou un semi, on le fait entre nous et on profite du prétexte course à pied pour aller visiter’. C’est là vraiment la puissance de cette discipline. C’est vraiment une aide au tourisme et il ne faut pas se plaindre que les routes sont fermées pendant quelques heures à cause de la course. Il faut être positif. Et tous les commerçants, vous pouvez aller les voir pour leur demander. Si je ne me trompe pas, selon l’étude réalisée à Prague, c’est 12 à 14 millions d’euros qui sont laissés. Quand on vient à Prague, on n’arrive pas le samedi matin pour repartir le dimanche soir. On essaie d’arriver dès le jeudi soir. Et puis il y a des gens de pays comme la France qui, avec les RTT, peuvent rester plus longtemps. C’est un vrai produit de famille et de bien-être. »

Qui dit course à pied en République tchèque, qui dit marathon de Prague, dit aussi Emil Zátopek. Qu’est-ce que ce nom évoque pour l’amateur de sport que vous êtes ?

Emil Zátopek, photo: Roger Rössing, Deutsche Fotothek, CC BY-SA 3.0 DEEmil Zátopek, photo: Roger Rössing, Deutsche Fotothek, CC BY-SA 3.0 DE « C’est une légende ! Emil Zátopek, avec Alain Mimoun, ce sont les premiers grands duels télévisés lors des Jeux olympiques. C’est le début de l’histoire et il ne faut pas l’oublier. Ce côté est d’ailleurs constamment rappelé ici à Prague, par exemple lors de chaque conférence de presse. Il est aussi très plaisant de voir Madame Zátopek présente à l’arrivée des courses. C’est un lien. Ce sont des gens qui ont commencé et qui nous disent qu’il y a une vie pendant et après la course. Ces gens-là étaient des précurseurs et des visionnaires. »

01-10-2012