Sur les traces de Jaroslav Hašek à Lipnice

30-06-2011

Direction Lipnice nad Sázavou, une commune de 650 habitants nichée au cœur du Plateau tchéco-morave, à 110 kilomètres au sud-est de Prague. Lipnice est réputée pour son château fort et pour être le lieu où le romancier Jaroslav Hašek a écrit son œuvre satirique mondialement connue « Les Aventures du Brave soldat Chveïk dans la Grande Guerre ». Une surprise attend les visiteurs qui, comme Radio Prague, se rendent à Lipnice :

Le restaurant 'A la couronne tchèque', photo: Honza Groh, CC BY-SA 3.0 UnportedLe restaurant 'A la couronne tchèque', photo: Honza Groh, CC BY-SA 3.0 Unported Les visiteurs de Lipnice y trouvent le restaurant ‘A la couronne tchèque’, celui-là même où Jaroslav Hašek a rédigé une partie de son roman et qui est aujourd’hui propriété de la famille Hašek. C’est l’arrière-petit-fils de l’humoriste, Martin Hašek, qui nous y accueille :

« J’ai décidé de m’installer à Lipnice en raison de mes origines, parce que je suis l’arrière-petit-fils de Jaroslav Hašek. Quand j’étais petit, je venais avec mes parents à Lipnice pour visiter son tombeau et pour assister au festival d’humour qui lui est dédié. En 2001, l’occasion s’est présentée d’acheter le restaurant ‘A la couronne tchèque’ et je n’ai pas hésité une seconde. Pour vous expliquer ce qui nous attache à ce restaurant : mon arrière-grand-père a quitté Prague sous l’impulsion du peintre Panuška qui connaissait bien la région et qui a proposé à son ami Hašek de l’accompagner. Hébergé ‘A la couronne tchèque’, Hašek était heureux de pouvoir séjourner dans un restaurant. En partant de Prague, il ne pensait pas que ce serait pour toujours. Martin Hašek, photo: Zdeňka KuchyňováMartin Hašek, photo: Zdeňka KuchyňováEn effet, il s’est installé définitivement à Lipnice, mais ce séjour est devenu fatal pour lui, car son amour de l’alcool a fini par l’emporter... Il n’empêche que c’est dans ce même restaurant ‘A la couronne tchèque’ qu’il a rédigé les deuxième et troisième tomes du roman Le brave soldat Chveïk, le premier ayant été écrit à Prague. Hélas, le roman est resté inachevé. »

Jaroslav Hašek avait l’intention d’écrire six volumes de son roman, mais il n’en a terminé que quatre, car il est mort le 3 janvier 1923 à Lipnice, en plein travail sur le quatrième volume de son épopée rocambolesque. Né à Prague le 30 avril 1883, sa vie a été faite d’excès et d’extravagance. Diplômé de l’académie commerciale à Prague, Hašek a trouvé un emploi à la banque Slavia, mais pas pour longtemps car il semblait déjà très porté sur la boisson. La vie mouvementée de l’auteur du Brave soldat Chveik est retracée dans une petite maison de Lipnice située en face du restaurant et aménagée en musée. Jaroslav Hašek l’a achetée avec l’argent reçu pour les premières éditions du roman, raconte Martin Hašek, selon qui posséder une maison était un rêve de son arrière-grand-père, malgré la vie errante qu’il menait :

Photo: Zdeňka KuchyňováPhoto: Zdeňka Kuchyňová « Il n’a malheureusement pas passé plus de quatre mois dans cette maison puisqu’il est mort relativement jeune, à l’âge de 39 ans, le 3 janvier 1923. C’est dans cette maison hébergeant aujourd’hui son musée que Jaroslav Hašek a entamé l’écriture du dernier tome des Aventures du Brave soldat Chveïk. Vers la fin de sa vie, il dictait son roman à Klement Štěpánek, copiste local, pour que le travail avance plus rapidement. Tout en continuant à boire, il réussissait à respecter un certain rythme, chaque jour il travaillait pendant au moins six heures sur son roman. Ce qui est intéressant, c’est qu’il n’y avait que très peu de mots réécrits, très peu de corrections. »

Photo: Československý spisovatelPhoto: Československý spisovatel Le quatrième volume inachevé des Aventures du brave soldat Chveïk a été terminé par l’ami de l’auteur, Karel Vaněk. Avec son héros, le soldat Chveïk, Jaroslav Hašek a créé un personnage représentatif du petit peuple tchèque mobilisé par l’armée autrichienne et exécutant les ordres avec une telle précision que leur absurdité en devient évidente, ridicule et déplorable à la fois. Le roman visant la médiocrité suffocante de la bureaucratie militaire est considéré comme l’une des plus savoureuses satires du militarisme. Les premières éditions du roman sont à voir à la maison de Hašek à Lipnice. Sur des photographies, on reconnaît l’épouse de l’écrivain, Jarmila Mayerova, et leur fils unique, Richard. En 1915, Jaroslav Hašek est enrôlé dans l’armée autrichienne :

Jaroslav HašekJaroslav Hašek « Mon arrière-grand-père a servi dans la 11e compagnie de fantassins. Après avoir été capturé en tant que soldat de l’armée autrichienne, il a eu à choisir entre les légions et l’armée rouge et il s’est rendu aux Russes. Engagé volontairement au service des bolcheviks, il a été fait commissaire politique dans la 5e armée russe et commandant de la ville de Bugulma. Mais avant cela, la peine de mort avait été prononcée contre lui. Difficile de comprendre ces péripéties, mais il paraît que tout était possible à l’époque en Russie. Hašek était un homme ‘génial’, il parlait le russe, le mongol, le latin et beaucoup d’autres langues encore. Il n’hésitera pas plus tard à ridiculiser ses supérieurs dans son roman. La guerre terminée, Hašek est de retour à Prague, en 1920, mais l’ambiance dans la capitale de la nouvelle Tchécoslovaquie ne lui est pas favorable. Beaucoup le condamnent pour avoir servi dans l’armée soviétique. De Russie, Jaroslav Hašek ramène une nouvelle femme, Alexandra Lvova, surnommée Šura, bien que n’ayant jamais divorcé de Jarmila. Il a eu la chance de ne pas être poursuivi pour délit de bigamie, car les autorités tchécoslovaques ne reconnaissaient pas les lois russes. Même si Jarmila était la femme légale de Hašek, c’est finalement Šura à qui Hašek a légué dans son testament ses biens ainsi que les droits d’auteurs. »

Parmi les objets qui attirent notre attention, une chope à bière énorme et des bottes authentiques que Hašek portait lorsqu’il était à la guerre en Russie. Photo: Zdeňka KuchyňováParmi les objets qui attirent notre attention, une chope à bière énorme et des bottes authentiques que Hašek portait lorsqu’il était à la guerre en Russie. Photo: Zdeňka Kuchyňová Le musée de Jaroslav Hašek à Lipnice est une petite maison sur le chemin reliant le restaurant ‘A la couronne tchèque’ et le château fort de Lipnice. Les documents exposés nous informent que, très vite, Jaroslav Hašek s’est affirmé en tant qu’anarchiste et qu’il a publié de très nombreux textes dans la presse politique. Dans les années 1906-1907, il devient rédacteur en chef du périodique anarchiste Komuna. Il est journaliste, entre autres, au journal satirique Le monde des animaux, et à České slovo – Le Mot tchèque. En 1911, il fonde Le Parti du lent progrès dans les limites de la loi. Le musée nous familiarise avec la personnalité de romancier surnommé « roi de la bohème praguoise ». Sur des photos, nous le voyons parcourir à pied la Slovaquie, la Galicie et la Hongrie, sur d’autres, il est l’invité quotidien des cafés et des auberges praguoises.

Une table, un lit, une armoire et un samovar ramené de Russie sont quelques-uns des autres objets authentiques à voir. Photo: Zdeňka KuchyňováUne table, un lit, une armoire et un samovar ramené de Russie sont quelques-uns des autres objets authentiques à voir. Photo: Zdeňka Kuchyňová Notre guide au musée Hašek, Martin, nous conduit dans la pièce où le romancier est mort, le 3 janvier 1923. Parmi les objets qui attirent notre attention, une chope à bière énorme et des bottes authentiques que Hašek portait lorsqu’il était à la guerre en Russie. Une table, un lit, une armoire et un samovar ramené de Russie sont quelques-uns des autres objets authentiques à voir dans la chambre de Jaroslav Hašek à Lipnice :

« Quand il est arrivé à Lipnice, il n’a pas donné de nouvelles à son entourage à Prague pendant plus de quinze jours, et c’est ainsi qu’il a été porté disparu. On le croyait mort compte tenu de ses tentatives de suicide précédentes. Un jour, on l’empêcha de justesse de se jeter du pont Čech à Prague. »

Suite à cet incident, il a passé une courte période dans un établissement psychiatrique, ce qui constitua plus tard pour lui une source d’inspiration. Installé à Lipnice à partir de 1920, Hašek a séjourné pendant un an et demi au restaurant ‘A la couronne tchèque’. A la question de savoir quel était le plat préféré de son arrière-grand-père, Martin Hašek répond :

« Il aimait surtout un plat qu’il appelait ‘kočičí tanec’ – ‘la danse du chat’ : c’étaient des pommes de terres cuites mélangées avec du saucisson, des oignons et des oeufs. Il n’est pas sûr que les touristes apprécieraient eux-aussi cette spécialité, alors nous leur servons le goulasch de Hašek. »

Autre spécialité : le grog de Jaroslav Hašek, une boisson très forte composée de trois litres de vin chaud mélangés à un litre de cognac et complétée avec du sucre, de la cannelle, des clous de girofle et un zeste de citron. C’est donc avec de la bière, du goulasch et du grog que les visiteurs de Lipnice qui s’arrêtent au restaurant ‘A la couronne tchèque’ rendent hommage à l’écrivain, après avoir visité son tombeau au cimetière local et sa statue érigée au pied du château. Jaroslav Hašek a d’ailleurs servi de guide dans ce château auquel il a aussi dédié un livre comme le précise le châtelain, Marek Hanzlík :

Château fort de Lipnice, photo: Archives de Radio PragueChâteau fort de Lipnice, photo: Archives de Radio Prague « ‘Le conducteur des étrangers’ - ‘Průvodčí cizinců’, est le titre de l’un des rares contes jamais consacré par un romancier tchèque aux guides pour touristes étrangers dans les châteaux. Déjà, le titre est à lui seul très amusant et typique de l’humour de Hašek. Pendant son séjour à Lipnice, le romancier a plusieurs fois accompagné les touristes au château et il se plaisait à leur montrer plus particulièrement la cave à bière et les toilettes médiévales en tant que partie, certes importante, du circuit de visite. »

Lipnice nad Sázavou, photo: Dezidor, CC BY 3.0 UnportedLipnice nad Sázavou, photo: Dezidor, CC BY 3.0 Unported Quelques mots encore à propos de la commune de Lipnice nad Sázavou. La première mention écrite remonte à 1226. En 1370, Lipnice obtient une série de droits, dont celui de brasser de la bière, et devient un des premiers sites fortifiés du pays. L’histoire de la commune est indissociable de celle du château fort. Au fil des siècles, plusieurs propriétaires se sont succédés au château fort de Lipnice : au XIVe siècle, il devient la propriété du roi Jean de Luxembourg, puis de son fils Charles IV. La puissante famille morave des seigneurs de Kunštát y a fondé une école et un chapitre. Suite aux guerres hussites, le château est transformé en résidence de style gothique tardif. En 1646, Lipnice est assiégé, raconte Marek Hanzlík :

Lipnice nad Sázavou, photo: Matěj Baťha, CC BY-SA 2.5 GenericLipnice nad Sázavou, photo: Matěj Baťha, CC BY-SA 2.5 Generic « C’est la période de la Guerre de Trente Ans qui est une guerre de mercenaires. Comme elle dure longtemps et que l’argent fait défaut dans les caisses impériales, les biens confisqués sont vendus. Lipnice est acquis par le baron Matouš Vernier de Rougemont, d’une famille aristocratique de Bourgogne qui a combattu aux couleurs des Habsbourg. Après la Guerre de Trente Ans, Lipnice est incendié et gravement endommagé. L’âge baroque qui règne en Europe n’est pas favorable aux châteaux forts qui sont abandonnés et tombent en ruines. C’est le cas aussi de Lipnice, car la famille Vernier possédait un palais à Prague, l’actuelle maison Slave (Slovanský dům) sur l’avenue Na příkopech. Lipnice est vendu aux Landsmandorf sous lesquels un incendie ravage, en 1869, la commune ainsi que le château dont il ne subsiste que des ruines. »

Château fort de Lipnice, photo: Archives de Radio PragueChâteau fort de Lipnice, photo: Archives de Radio Prague En 1924, le château de Lipnice est racheté par le Club des touristes tchécoslovaques qui contribue à la sauvegarde de ses principaux éléments : le donjon, le palais résidentiel, les bastions, les remparts avancés, la cuisine noire et la chapelle de château. Cette chapelle constitue la partie la plus précieuse du complexe, les premiers prêtres hussites y ayant été ordonnés. Lipnice se visite pendant la principale saison touristique et le visiteur peut le découvrir librement ou accompagné d’un guide. Une terrasse au-dessus du palais résidentiel offre une vue magnifique de la région de Vysočina. Le sous-sol gothique avec un puits profond attire les cinéastes tchèques et étrangers.

Avant de terminer notre visite de Lipnice, où le plus célèbre roman de Jaroslav Hašek a vu le jour, il reste encore à ajouter que la gloire de l’œuvre a dépassé les frontières de la Tchéquie avec des traductions dans pas moins de 58 langues, dont le français.

30-06-2011