Vysočina inconnue : Humpolec, à la recherche de la bière, de la religion et de l’anthropologie

14-01-2016

Quand on dit Humpolec, on pense bière. C’est dans cette petite ville située dans la région de Vysočina (Plateau tchéco-morave) que se trouve la fameuse brasserie Bernard qui jouit d’une grande popularité depuis 25 ans déjà. Aujourd’hui, nous vous emmenons donc à Humpolec pour parler non seulement de bière mais aussi de l’histoire de la ville liée au protestantisme dans les pays tchèques et d’un de ses compatriotes, Aleš Hrdlička, un anthropologue mondialement reconnu pour sa théorie sur l’évolution de l’homme.

La Bernard Pivo

La brasserie de Humpolec, photo : Alžběta TicháLa brasserie de Humpolec, photo : Alžběta Tichá Situé à une vingtaine de kilomètre de Jihlava, Humpolec est une petite ville de 10 000 habitants, connue de nos jours notamment pour sa brasserie Bernard. L’histoire de la brasserie de Humpolec commence en 1597 où celle-ci est fondée par les seigneurs de Herálec. Devenue bientôt une brasserie bourgeoise, elle prospère et s’agrandit jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale. Avec l’arrivée du régime communiste, la brasserie est néanmoins étatisée et fait partie de différentes entreprises d’Etat. Abandonnée après la Révolution de velours, elle risque d’être liquidée. Pourtant lors de la privatisation, elle est finalement achetée, malgré son état délabré, par Stanislav Bernard, Josef Vávra et Rudolf Šmejkal qui fondent la marque Bernard. Le porte-parole de la brasserie, Zdeněk Mikulášek présente le parcours de cette marque depuis les années 1990 :

Zdeněk Mikulášek, photo : Archives SVŠE ZnojmoZdeněk Mikulášek, photo : Archives SVŠE Znojmo « La première décennie a été assez difficile. La brasserie était dans un état catastrophique et il fallait tout reconstruire. Mais les propriétaires avaient dès le début un objectif précis : essayer de faire l’une des meilleures bières sur le marché. Cela s’est manifesté tout au début, quand la marque a triomphé à l’exposition internationale de la bière ‘Pivex’. Et grâce à la volonté de la brasserie de faire une bière de qualité, les clients ont commencé à la découvrir. »

Aujourd’hui, la brasserie produit une quinzaine de bières avec ou sans alcool. Elle était aussi la première à venir sur le marché tchèque avec une bière de type Ale, c’est-à-dire une bière obtenue par fermentation haute (la plupart des bières produites en République tchèque sont de fermentation basse, donc de type Lager, ndlr). Cette « pivo Bernard » est vendue dans les restaurants sur l’ensemble du territoire tchèque mais aussi à l’étranger, comme le précise Zdeněk Mikulášek :

Photo : Karelj, Public DomainPhoto : Karelj, Public Domain « Nous exportons notre bière dans quelque 30 ou 35 pays du monde entier, non seulement en Europe mais aussi en Amérique ou en Asie. On peut nous trouver au Japon, en Australie, en Israël, au Pérou, au Brésil, au Mexique… Il s’agit donc de destinations intéressantes. »

 « Toutes les races humaines ont une origine unique »

Né à Humpolec en 1869, Aleš Hrdlička représente sans aucun doute la plus célèbre des personnalités de cette ville. A l’âge de treize ans, pour échapper à une crise économique, il part avec sa famille aux Etats-Unis, le pays dans lequel ce fameux médecin et anthropologue passe la plus grande partie de sa vie. Après son arrivée à New York, il travaille dans une fabrique de tabac et étudie l’anglais dans des cours du soir. Cette activité difficile est à l’origine d’une suite de graves maladies qui ont, un peu ironiquement, changé sa vie pour le mieux car après avoir découvert son talent, son médecin lui recommande de faire des études de médecine. En 1889, Hrdlička commence donc à étudier à l’Eclectic Medical College, puis, il ouvre son propre cabinet de médecine. Ce n’est néanmoins qu’avec son travail dans l’hôpital psychiatrique de Middletown qu'il va tourner son intérêt vers la recherche. Kateřina Jančurová du Musée Aleš Hrdlička poursuit :

« Grâce à ce travail, il a découvert, petit à petit, l’anthropologie qu’il est allé étudier en France. Après son retour en Amérique, il a commencé à travailler à l’Institut national de pathologie à New York où il a effectué la plupart de ses recherches. Il a notamment étudié les anomalies de différents groupes de la population et il a fait de nombreuses recherches sur les Indiens d’Amérique du nord et d’Amérique centrale. »

En 1903, il devient le premier curateur du département d’anthropologie physique au Musée national des Etats-Unis. Il formule ensuite sa théorie asiatique, dans laquelle il dit que l’homme est arrivé en Amérique de l’Asie par le détroit de Béring. Ce n’est néanmoins qu’une autre théorie, voire même plus importante, qui a rendu son œuvre immortelle. Kateřina Jančurová :

Le Musée de l’homme Aleš Hrdlička à Prague, photo : Radio PragueLe Musée de l’homme Aleš Hrdlička à Prague, photo : Radio Prague « Il est connu notamment pour sa théorie qui soutient que toutes les races humaines ont une origine unique. Cette idée dérangeait à l’époque l’Allemagne nazie car Hitler essayait de propager son idée d’une race pure et Hrdlička en Amérique déclarait, au contraire, que les hommes ont une origine commune. Il était donc aussi contre l’opinion des savants américains que l’évolution de l’homme s’était effectuée parallèlement sur tous les continents. Il est venu avec l’idée que la race humaine venait à l’origine d’un seul et même endroit, de l’Ancien monde, et donc que tous les humains ont une même origine. »

Dans les années 1930, on crée à Prague le Musée de l’homme Aleš Hrdlička. Depuis l’Amérique, Hrdlička soutient ses collègues tchèques mais, avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir, ses œuvres ne peuvent pas y être publiées. N’ayant pas l’autorisation de rentrer dans sa patrie, il meurt en 1943 à Washington.

A Humpolec, un autre Musée Aleš Hrdlička propose de découvrir davantage ce grand personnage de l’anthropologie mondiale et ses théories, ainsi que les généralités sur cette discipline scientifique.

Gustav MahlerGustav Mahler Néanmoins, Hrdlička ne représente pas le seul compatriote de cette ville qui est devenu célèbre. Parmi les autres, il faut mentionner notamment le poète, journaliste et critique d’art, Ivan Martin Jirous, dit Magor, une personnalité controversée et une grande figure de l’underground tchèque dans les années 1970. Enfin, à Kaliště, village voisin de Humpolec, est né aussi le célèbre compositeur Gustav Mahler.

Les évangéliques et l’Edit de tolérance

Synagogue, photo : František TichýSynagogue, photo : František Tichý La ville de Humpolec possède encore d’autres curiosités qui méritent d’être visitées. Depuis près de trois ans, les visiteurs peuvent découvrir l’ensemble de bâtiments anciens Zichpil. Appelé d’après le plus vieux quartier conservé dans la ville, qui date du XVIIe siècle et qui garde toujours un esprit un peu villageois, il est ouvert de juin à septembre et propose de découvrir une maison d’époque, avec un ancien four à pain, la cité juive avec une synagogue nouvellement reconstruite, ou l’une des plus anciennes églises protestantes dans le pays. Fondée en 1785, cette église a été construite suite à l’adoption de l’Edit de tolérance, un document publié par l’empereur Joseph II et permettant la coexistence de plusieurs religions chrétiennes sur le territoire de l’Empire austro-hongrois. Chef du département du patrimoine culturel à Humpolec, František Kocman en dit un peu plus :

Église Évangélique Maison de Prière à Humpolec, photo : Alžběta TicháÉglise Évangélique Maison de Prière à Humpolec, photo : Alžběta Tichá « Tout d’abord, les évangéliques habitaient le quartier tchèque de la ville (le centre-ville, ndlr). Mais l’Edit de tolérance était, dans les premières années de son existence, assez strict et ils n’ont pas pu construire leur lieu de culte comme ils le voulaient. Il devait ressembler à une maison normale, il ne pouvait avoir ni des fenêtres voûtées, ni de tour, ni de clocher. Et en ce qui concerne les évangéliques de Humpolec, on leur a ordonné de construire leur église en dehors de la ville. »

A côté de l’édifice religieux, nous trouvons le bâtiment de l’ancienne paroisse et école. Après le relâchement des règles au XIXe siècle, les évangéliques ont construit un nouveau temple, dans le centre de la ville. František Kocman explique que c’est grâce à cet événement que cette ancienne église reste si bien conservée :

Église Évangélique Maison de Prière, photo : František TichýÉglise Évangélique Maison de Prière, photo : František Tichý « Cette église protestante représente le plus ancien bâtiment de la ville. Grâce au fait qu’elle n’ait pas été utilisée de manière continue, son mobilier reste bien conservé, avec peu de changements, jusqu’à présent. Actuellement, il s’agit donc des intérieurs les mieux conservés pour une église protestante en République tchèque. »

A quelque cinq kilomètres de la ville, un ancien château fort domine le paysage. S’il ne reste que des ruines aujourd’hui, celles-ci sont continuellement reconstruites. František Kocman, qui est d’ailleurs l’un des initiateurs de son renouvellement, revient sur son histoire :

Orlík, photo : Dezidor, CC BY 3.0Orlík, photo : Dezidor, CC BY 3.0 « Les archéologues pensent qu’un bâtiment a été construit afin de protéger la mine d’or qui se trouve au-dessous du château, dès le XIIIe siècle. Néanmoins, la première mention écrite date de la fin du XIVe siècle. Puis, aux XVe et XVIe siècles, le château fort a été réaménagé. Mais le déplacement de la noblesse au manoir voisin, situé dans le village de Herálec, a porté un coup fatal au château d’Orlík. Il a petit à petit perdu de l’importance et il a été abandonné à son sort. »

En période estivale, le château est ouvert au public et propose divers événements culturels.

Humpolec, photo : František TichýHumpolec, photo : František Tichý Enfin, pas loin de Humpolec dans la direction du château de Lipnice nad Sázavou, se trouvent trois petites églises presque abandonnées mais non sans importance. Ces dernières, nommément les églises Sainte-Marguerite, Saint-Martin et Saint-Georges, toutes construites en style gothique, cachent de rares peintures du XIVe siècle.

14-01-2016